Israël/Analyse : Ces généraux qui se battent pour la paix

Créé en octobre 2014, le mouvement Commanders for Israel’s Security ne cesse d’encourager le gouvernement israélien à prendre des initiatives politiques et sécuritaires en vue d’aboutir à un accord définitif avec les Palestiniens. Loin d’être des pacifistes béats, ces 282 anciens généraux sont déterminés à se battre pour qu’Israël demeure un Etat juif et démocratique. 

 

Mardi 3 juillet 2018 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°886 (1026) – cliquer ici pour lire l’article sur le site du journal du CCLJ

Certains médias occidentaux ont parfois tendance à dépeindre Israël comme une société hyper militarisée. Cette perception n’est pas fausse quand on observe la place que tient l’armée dans la vie quotidienne des Israéliens (trois ans de service militaire auxquels s’ajoutent des rappels annuels), mais complètement fantasmée si l’on considère qu’Israël est une forme de junte militaire dirigée par des généraux liberticides. C’est même le contraire qui s’est produit depuis que des anciens officiers issus des unités d’élite, auréolés de leur gloire et de leurs faits d’armes, ont à partir des années 1970 lancé plusieurs mouvements en faveur de la paix et des droits de l’homme.

C’est dans cet état d’esprit que s’est créé en octobre 2014 le mouvement Commanders for Israel’s Security. Alors que l’armée israélienne a mis fin à l’opération « Bordure protectrice » menée à Gaza durant l’été, Amnon Reshef, ancien général de division et héros de la guerre de Kippour ayant vaincu les Egyptiens dans le Sinaï, prend conscience que le statu quo ne peut plus durer. « Durant l’opération “Bordure protectrice” de l’été 2014, je me suis posé des questions très personnelles : en tant que soldat et officier de Tsahal ayant combattu durant la guerre des Six Jours et celle de Kippour, ai-je fait suffisamment pour mon pays ? N’ai-je pas une responsabilité envers mes cinq enfants et mes 16 petits-enfants quant à l’état du pays que je leur laisse ? », s’interroge-t-il. « En voyant les images de cette guerre, j’étais terrifié. J’ai donc décidé d’écrire une lettre ouverte au Premier ministre. Cette lettre publiée en octobre 2014 l’exhortait à adopter une initiative politique de sécurité permettant à Israël de sortir de l’impasse en tant qu’étape intermédiaire vers l’adoption d’un accord permanent avec les Palestiniens. La dernière phrase de la lettre était inscrite en gras : “Guidez-nous, et nous vous soutiendrons”. Cette lettre ouverte n’était donc pas une critique, mais un soutien appuyé à une éventuelle action du Premier ministre ».

Garantir l’avenir d’Israël

Dans les jours qui suivront, 103 anciens généraux de Tsahal contactent Amnon Reshef pour soutenir sa proposition. Quand il rencontre ces anciens généraux, il comprend que ceux-ci partagent les mêmes inquiétudes que lui quant à l’avenir d’Israël. Aujourd’hui, Commanders for Israel’s Security est un mouvement structuré qui compte 282 anciens généraux et équivalents du Mossad, du Shin Beth et de la police. La vision défendue par ce mouvement est simple : le gouvernement israélien doit engager un processus régional afin de promouvoir des accords politiques et sécuritaires avec les Palestiniens et les Etats arabes concernés. Ces accords permettront de renforcer la sécurité d’Israël et d’établir des frontières permanentes et reconnues, et garantiront une majorité juive ainsi que le caractère démocratique du pays pour les décennies à venir. L’accord avec les Palestiniens sera basé sur le principe de « Deux peuples, deux Etats » et les frontières de 1967, avec des aménagements découlant des besoins sécuritaires et démographiques d’Israël, ce qui empêchera la création d’un Etat binational.

Ce mouvement appartient clairement à la catégorie du camp de la paix des experts. « Elle verse dans le “peace-building par le haut”, le plus souvent à l’initiative d’anciens dirigeants politiques, hauts fonctionnaires, hauts gradés de l’armée ou des services de renseignement et d’universitaires », précise Samy Cohen, politologue français spécialiste de l’armée israélienne et directeur de recherche émérite à Sciences Po. « Son mode de fonctionnement ressemble davantage à celui des think-tanks, proposant des solutions concrètes au conflit. Ces organisations se gardent bien d’intervenir sur des questions de droits de l’homme, sujet susceptible de les identifier à la “gauche” et de porter atteinte à leur crédibilité ». Même s’il est difficile d’accuser ces anciens généraux d’irresponsabilité ou de trahison, ces derniers ont malgré tout choisi de ne pas y utiliser les termes « paix » ou « camp de la paix ». Ils ne veulent pas apparaître comme des pacifistes naïfs davantage soucieux des Palestiniens. Leur unique préoccupation est de garantir l’existence d’Israël en tant qu’Etat juif et démocratique. « Nous sommes conscients de mener un combat existentiel », insiste Rolly Gueron, membre du comité directeur des Commanders for Israel’s Security et ancien responsable de division du Mossad. « Contrairement à ce que répète le Premier ministre, l’Iran constitue une réelle menace, mais elle n’est pas existentielle. En revanche, le statu quo ou l’annexion de la Cisjordanie menacerait sérieusement l’existence d’Israël en tant qu’Etat juif et démocratique. Dans ce cas, la menace existentielle est d’ordre démographique : si nous perdons la majorité démographique, nous assisterons à la fin du rêve sioniste. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de nous organiser pour mener ce combat ».

Oui à la séparation, non à l’annexion

Pour contrer cette menace, une solution s’impose : la séparation. Commanders for Israel’s Security a d’ailleurs élaboré un plan précis intitulé La sécurité avant tout, qui avance l’idée qu’Israël doit prendre l’initiative d’une séparation unilatérale des Palestiniens, sans se perdre dans les subtilités d’un accord sur le statut permanent. Considérant que les conditions ne sont pas réunies pour la négociation d’un accord définitif, ce plan s’efforce de faire émerger les conditions qui faciliteraient la résolution du conflit en renforçant la sécurité (achèvement de la barrière de sécurité), en améliorant la situation économique des Palestiniens, en réaffirmant l’engagement d’Israël à ne pas revendiquer la souveraineté territoriale à l’Est de la barrière de sécurité ni dans les quartiers palestiniens de Jérusalem-Est, et en gelant la construction de colonies à l’Est de la barrière de sécurité. « Nous pourrons ainsi préserver certaines conditions nous permettant de mener les futures négociations d’un accord définitif », estime Rolly Gueron. « Nous ne touchons pas à la géopolitique de la région, mais nous nous efforçons de faire baisser la tension entre nous et les Palestiniens à travers la séparation ».

Ce plan tire les leçons de l’échec du désengagement unilatéral de Gaza de 2005. Israël demeurera responsable pour la sécurité en Cisjordanie jusqu’à la signature d’un accord sur le statut définitif. Cette initiative de séparation unilatérale doit surtout permettre de sortir du débat incessant sur l’existence ou non d’un partenaire. « Nous n’avons pas besoin de partenaire pour mettre en œuvre ce plan », souligne Amnon Reshef. « C’est la particularité et l’avantage de ce plan. Tout le monde dit “nous n’avons pas de partenaire pour négocier”. Il faut donc trouver un moyen de contourner cet obstacle pour avancer et poser les conditions nécessaires à la négociation d’un accord définitif ».

Sensibiliser l’opinion publique

Même si les généraux des  Commanders for Israel’s Security ne se présentent pas comme les porte-parole de la solution à deux Etats, ils s’efforcent de mettre en œuvre un édifice permettant d’y parvenir. Ils ont soumis leur document aux plus hauts responsables de l’Etat, mais ils veulent aussi sensibiliser l’opinion publique israélienne et juive de diaspora. Cette tâche n’est pas aisée de nos jours. « Il ne fait aucun doute que les spécialistes, qu’ils soient journalistes, universitaires ou militants, travaillant sur la question du conflit et les responsables politiques connaissent leur initiative dans les détails », indique Yagil Lévy, professeur à l’Open University d’Israël et spécialiste du rôle de l’armée dans la société israélienne. Mais ce chercheur nuance toutefois l’impact de cette organisation sur l’opinion 
publique : « De nombreux membres des Commanders for Israel’s 
Security sont des personnalités connues et reconnues, mais le groupe en tant que tel ne bénéficie pas de cette notoriété ». Ils font pourtant preuve de dynamisme et ils ont surtout le mérite d’alimenter en 
expertises pointues les mouvements ou les partis politiques du camp israélien de la paix. Et le prestige dont jouissent les membres de ce mouvement constitue également un atout majeur. Peu de mouvements peuvent se targuer d’avoir comme membres un ancien chef d’Etat-major de Tsahal (Dan Haloutz), un ancien chef du 
Mossad (Danny Yatom) ou encore un ancien chef du Shin Beth 
(Ami Ayalon).

Malheureusement, leur initiative n’est pas suffisamment amplifiée en raison d’un contexte politique défavorable. Le gouvernement actuel dans lequel les tenants de la poursuite de la colonisation sont puissants ne veut pas du tout en entendre parler. Quant aux Israéliens, ils sont majoritairement favorables à leurs idées, mais la motivation est encore trop faible pour qu’ils poussent, voire contraignent le gouvernement à aller de l’avant. Comme si le fardeau de la situation actuelle n’était pas suffisamment lourd pour susciter une prise de conscience et exiger la mise en œuvre d’une autre politique. Pour autant, ces généraux ne déposent pas les armes et poursuivent leur combat. Tôt ou tard, l’opinion publique israélienne prendra conscience que ces hommes ayant défendu leur pays avec courage mènent une bataille difficile, mais nécessaire pour qu’Israël vive en paix et en sécurité.

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