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Émile Shoufani: «La majorité silencieuse des Palestiniens ne veut pas la guerre»

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Cet entretien avec Émile Shoufani, citoyen arabe israélien et curé de Nazareth, à qui vient d’être décerné le Prix de l’Amitié judéo-chrétienne de France, est paru le 16 novembre 2014 dans le quotidien La Croix.

 

La situation entre Israéliens et Palestiniens est telle qu’on semble à la veille d’une troisième Intifada. Après plus de trente ans d’engagement en faveur du dialogue, n’êtes-vous pas désespéré?

Pas du tout. Les médias ne permettent pas de comprendre en profondeur la situation. Il y a des incidents, des mouvements de quelques-uns et une démagogie de quelques politiques pour asseoir leur pouvoir. Mais cette situation n’est pas sans issue, si on a l’honnêteté de partir des intérêts de nos deux peuples et de porter des projets en termes de paix et de réconciliation.

Qui attise alors la division? Le Hamas? Les colons?

Il faut sortir d’une vision de «cow-boy» avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. J’ai toujours été pour des discussions avec le Hamas où il y a aussi des hommes capables de voir l’intérêt de nos deux peuples. Le Hamas est en train de chercher sa place politique et il y a, à côté, des groupes plus dangereux, comme le Djihad islamique.

Côté israélien, on ne peut pas non plus dire que c’est la faute des colons, ce serait trop facile. Il y a des petits groupes comme «Le prix à payer». Mais que représente ce dernier? Trente personnes? Le problème, c’est que des députés de la Knesset les soutiennent. Ceux qui ont voulu aller sur l’esplanade des Mosquées étaient 200: on ne peut pas dire que ce sont «les juifs». Même le grand-rabbinat leur a interdit d’y aller. Le problème vient réellement de l’exploitation politique de ces événements.

Les deux peuples peuvent-ils vraiment vivre ensemble?

Israéliens et Palestiniens veulent vivre ensemble et s’adapter. On avance déjà sur les grandes questions, notamment celle de la reconnaissance mutuelle. Celle d’Israël dans ses frontières de 1967 est acquise et rien ne peut la remettre en cause. De même celle de fonder un État palestinien dans les Territoires occupés. Ce n’est donc pas une question de frontières.

Notre question, aujourd’hui, est de savoir comment vivre ensemble. Par les larmes, la souffrance, les victimes, elle a fait son chemin chez les Israéliens comme chez les Palestiniens. Il y aura toujours 10-15 % qui diront «non»: il ne faut pas écouter ces gens-là, mais la majorité. Dans les Territoires, la majorité est une majorité silencieuse. Elle ne veut pas la guerre.

Comment sortir de la méfiance réciproque?

Aujourd’hui, le sentiment en Israël est que la Terre d’Israël appartient à tout juif. Celui qui a tiré sur Itzhak Rabin n’avait pas l’impression de commettre un meurtre mais de remplir une mission. Tant que les juifs se sentiront lésés dans leur droit, tant que les Arabes diront que dialoguer c’est trahir, la peur régnera.

Ces peurs ne peuvent être levées que par l’éducation. Certes, les choses vont moins vite chez nous qu’en Occident: chez nous, le passé, c’est le présent. Mais il faut changer les mentalités avant de résoudre les problèmes, faire la paix avant de signer le traité. C’était ce que je faisais avec le collège Saint-Joseph et je regrette d’avoir dû l’arrêter.

Que représente le prix de l’Amitié judéo-chrétienne de France que vous recevez?

Je ne le vois pas comme une récompense ou une reconnaissance. L’AJCF est une expérience réussie de dialogue entre des communautés où l’ignorance et la haine ont existé. Le dialogue judéo-chrétien a permis de se connaître et de communier ensemble. Je m’inscris dans les pas de ceux qui ont fait ce chemin.

Je ne pense pas que, entre juifs et chrétiens, le travail théologique ait réellement commencé. Il est essentiel d’approfondir l’appartenance du christianisme au monde juif. Ce n’est pas une religion archaïque, une continuité folklorique du monde biblique, mais une réalité d’aujourd’hui. Je vis en Israël et je travaille avec des juifs israéliens. C’est un peuple vivant qui doit continuer sa mission de montrer le visage de Dieu pour tous les peuples. Je dois vivre avec lui pour trouver le témoignage du Dieu vivant pour le salut du monde. Israël est le lieu où il faut vivre avec le monde juif pour qu’il montre la gloire de Dieu aux nations.

C’est le message de Nazareth?

Nazareth c’est la ville de l’Annonciation, l’annonce faite à Marie et à tous les hommes. C’est l’annonce à Joseph d’un esprit de famille que je veux vivre : je ne peux pas dialoguer en face-à-face mais en prenant l’autre par le bras et en avançant avec lui. C’est l’annonce aussi, par Jésus dans la synagogue, de la Bonne Nouvelle aux juifs et à toutes les nations. Elle n’est ni pour l’éternité, ni pour la fin des temps : c’est aujourd’hui qui importe. Mais si je vis aujourd’hui cette Bonne Nouvelle, je la vivrai toujours. En hébreu, on dit: «Un jour viendra», moi je dis: «Faites venir ce jour».

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