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La délégitimation d’Israël: un crime contre la paix, et un vecteur de l’antisémitisme

Intervention de Meïr Waintrater à la table ronde sur la délégitimation d’Israël, lors du colloque européen de JCall qui s’est tenu le 19 juin 2011 à la Mairie du XIIIe arrondissement de Paris.

 

On peut critiquer la politique du gouvernement israélien. On peut le faire et on doit le faire en toute liberté, car sans libre critique il n’y a pas de pensée véritable, ni d’exercice de la démocratie, ni de progrès social. Cela vaut pour les Israéliens eux-mêmes – et ils ne s’en privent pas. Cela vaut également pour tout le monde hors d’Israël, y compris bien sûr les Juifs et les amis d’Israël. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit lorsque nous parlons de délégitimation.

Ce qu’il est convenu d’appeler la délégitimation d’Israël n’est pas, malgré les apparences, l’opération inverse de sa «légitimation». C’est pourquoi la réponse spontanée de nombreux amis d’Israël, consistant à affirmer la légitimité d’Israël, est inutile ou même contre-productive. En effet, il n’est pas question ici de légitimité au sens du droit international, mais de tout autre chose. La délégitimation d’Israël, telle qu’elle se pratique dans certains milieux, ne vise pas les structures juridiques de l’État et encore moins la politique de son gouvernement; elle met en cause sa société, et le peuple qui en forme la part essentielle.

Le discours de délégitimation ne prétend pas que telle ou telle mesure prise par le gouvernement israélien serait erronée, injuste, voire criminelle. Il dit que toute mesure prise par n’importe quel gouvernement israélien est nécessairement mauvaise, parce qu’elle reflète la nature intrinsèquement mauvaise d’Israël. Cette essentialisation de la critique d’Israël prend souvent la forme d’une dénonciation du «sionisme», le mot «sionisme» étant censé résumer, dans un certain jargon militant, tout ce qui rend Israël injuste, dépravé et haïssable.

Et nous voilà soudain tout étonnés de constater que des gens dont nous avons pu nous croire proches tiennent des propos où l’ignorance des réalités s’appuie sur les préjugés les plus étranges.

Ne pas dire la vérité à ces gens-là serait manquer de respect envers eux et envers nous-mêmes. Et la vérité est que la délégitimation d’Israël est une pratique inadmissible qui doit être combattue à un double titre: d’une part, elle est un crime contre la paix, et d’autre part, elle est un vecteur de l’antisémitisme. Ces deux points de vue peuvent être analysés séparément. Mais en fin de compte ils se rejoignent, et à terme on ne peut pas s’attaquer vraiment à l’une des faces de la délégitimation si on ne s’attaque pas à l’autre.

La délégitimation d’Israël est un crime contre la paix. Contre la paix entre les peuples israélien et palestinien – et, de ce point de vue, c’est aussi une atteinte aux intérêts des Palestiniens – et contre la paix dans la région, voire au-delà. Affirmer qu’il serait possible de parvenir à la paix en niant les droits authentiques de l’un des peuples en présence, ce n’est pas seulement se bercer d’illusions; c’est empêcher, de manière très concrète, tout progrès vers la paix. La recherche de la paix et le rejet de la délégitimation d’Israël sont les deux faces indissociables d’un même combat.

Toute solution au conflit actuel repose sur la reconnaissance réciproque des peuples en présence. Le choix me semble aujourd’hui clair: soit on accepte sans réserve le principe «deux Etats pour deux peuples», soit on accepte de continuer l’affrontement au risque d’un épouvantable bain de sang.

Or l’acceptation pleine et entière du principe «deux Etats pour deux peuples» signifie d’abord que chacune des deux parties reconnaisse l’existence de l’autre. Non pas un Autre imaginaire, construit sur mesure pour justifier des fantasmes de revanche ou de domination; mais un Autre bien réel, avec son histoire, sa culture, ses volontés et ses désirs propres.

On a souvent reproché aux Juifs israéliens de ne pas avoir su – ou de ne pas avoir voulu – reconnaître la présence authentique des Arabes palestiniens. Le paradoxe est que, parmi ceux qui leur font ce reproche, on en trouve tant qui agissent exactement de même à l’encontre de l’État d’Israël et de sa population juive.

Que des Palestiniens qui sont immergés dans le conflit et qui en souffrent au quotidien soient portés à nier sinon l’existence de l’autre du moins sa légitimité, cela peut se comprendre. L’expérience montre d’ailleurs qu’une telle dénégation, fût-elle nourrie par des idéologies politico-religieuses et diffusée dans les médias de masse et les manuels scolaires, s’effrite souvent devant des perspectives de paix et de rencontre entre Israéliens et Palestiniens. Mais comment accepter que des gens qui vivent le conflit à distance, par procuration en quelque sorte, jouent les boutefeux et les pousse-au-crime? Comment tolérer les dénonciations véhémentes d’un «sionisme» qui serait le péché originel de l’État d’Israël, des dénonciations qui n’ont pas de sens sinon le refus aux Juifs israéliens et à eux seuls, du droit à l’autodétermination?

De tels excès nourrissent en retour, chez certains Juifs israéliens et leurs amis à l’étranger, des propos tout aussi indéfendables niant la légitimité d’une présence arabe dans ce pays. Dans un cas comme dans l’autre, le discours de délégitimation contient une certaine logique. Quand on se refuse à reconnaître les droits politiques d’un groupe humain, et qu’on s’affirme par ailleurs attaché aux principes de liberté et de démocratie, on est porté à nier l’existence légitime du groupe concerné: pas de peuple, pas de droits. Il y a là une certaine logique, mais une logique perverse et potentiellement meurtrière car elle contient les germes des guerres à venir.

Dans l’opinion publique européenne, un consensus s’est plus ou moins établi pour reconnaître la légitimité d’une revendication nationale arabe palestinienne. En revanche, la revendication nationale juive israélienne est l’objet d’une violente polémique. Cette polémique s’enracine à la fois dans l’antijudaïsme musulman et dans l’antijudaïsme chrétien, et par suite elle renforce les mythes issus de celui-ci et de celui-là.

Ainsi, des théories biscornues sur l’inexistence du peuple juif ravivent le discours théologique musulman selon lequel les Juifs ne pourraient être qu’une minorité religieuse soumise à la loi de l’Islam, et le discours théologique chrétien selon lequel la survie du groupe juif aurait pour seul objet de prouver la vérité du message de Jésus. Ainsi encore, les divagations contenues dans la Charte du Hamas et dans bien d’autres textes antisionistes, attribuant la présence des Juifs en Israël à un complot dont attesteraient notamment les Protocoles des Sages de Sion, nourrissent-elles une littérature conspirationniste dont on trouve des échos dans le monde arabo-musulman et dans le monde occidental, à l’extrême droite et aussi parfois à l’extrême gauche.

Comment répondre à tout cela? Pendant longtemps, j’ai pensé qu’il était inutile de répondre. La meilleure démonstration de l’existence des Israéliens en tant que groupe humain porteur de valeurs et titulaire de droits – puisque c’est de cela qu’il s’agit, en dernière analyse – consiste tout simplement à les montrer, à leur donner la parole. Sportifs et universitaires, entrepreneurs et artistes, scientifiques et écrivains, ces Israéliens sont juifs ou arabes, de gauche ou de droite, ils soutiennent la politique de leur gouvernement ou ils y sont opposés, mais ils existent. Que vous les aimiez ou non, vous serez bien obligés de les voir et des les entendre.

Voilà ce que je me disais. Et puis sont venus les appels au boycott. Nos amis britanniques ont été les premiers touchés, mais maintenant je crains que la vague ne s’étende. Quand on parle de boycott, il faut bien voir de quoi il est question.

S’agissant de l’économie israélienne, les conséquences du boycott sont quasiment nulles. S’agissant de la vie politique en Israël, ces conséquences sont négatives, c’est-à-dire que le boycott renforce ceux qu’il prétend affaiblir. Que reste-t-il alors? Il reste ceci, qui est le véritable scandale du boycott: la traduction dans les faits du discours de dénégation.
Le boycotteur dit à l’Israélien: vous n’existez pas, parce que j’en ai décrété ainsi. J’ai refusé de reconnaître toute légitimité à votre État, à votre société, à votre peuple. Et vous osez vous présenter à mes yeux. Sachez que je ne vous ai pas vu, que je refuse de vous voir, parce que vous n’existez pas.

Le boycott est sans doute la forme la plus odieuse de la délégitimation d’Israël. C’est celle qui nous touche le plus, et qui risque d’avoir les effets les plus durables dans les pays d’Europe. C’est aussi, il faut le dire, celle qui porte le plus sûrement en elle le virus de l’antisémitisme, car le boycott traduit les vieux discours d’exclusion dans le langage actuel. On fait semblant de croire que seuls sont concernés les «sionistes» ou les Israéliens; mais tout le monde lit les sous-titres, et le mot «Juif» y revient sans cesse.

Les porte-parole de la délégitimation d’Israël, les hérauts de l’antisionisme et les avocats du boycott seraient-ils tous antisémites? Certainement pas. La vérité est bien plus complexe, et bien plus inquiétante. Les thématiques antijuives ne sont jamais aussi pernicieuses que lorsqu’elles sont véhiculées par des personnes qui, en toute sincérité, se croient immunisés contre ce fléau.

Il y a là une démarche d’auto-aveuglement, où un rôle central est conféré à ce que nos amis britanniques appellent la formule de Livingstone, du nom de l’ancien maire de Londres, et qu’on pourrait appeler en France la formule de Badiou-Hazan.

On part d’un constat qui est que «critiquer l’État d’Israël, ce n’est pas de l’antisémitisme». Prise au pied de la lettre, la formule est évidemment juste. Mais, détournée de son sens littéral, la formule a pris une signification que l’on peut résumer ainsi: «Ce qui est antisioniste ne peut pas être vraiment antisémite».

En apparence, on réagit à une présomption de culpabilité selon laquelle tout discours anti-israélien (ou antisioniste) serait soupçonné d’antisémitisme. En réalité, on a inversé les termes de l’argument. On a créé une présomption d’innocence, selon laquelle tout discours antisioniste devrait être, ipso facto, exempt du soupçon d’antisémitisme. L’antisémitisme peut donc se donner libre cours dès qu’il est abrité dans les larges plis du drapeau antisioniste.

Par sa violence symbolique, dont l’appel au boycott est en quelque sorte le fer de lance, le discours de délégitimation d’Israël s’inscrit dans le terreau antijuif européen; il s’en nourrit, et il le nourrit réciproquement. Ce constat est inquiétant, mais il doit être énoncé haut et fort. Sinon, nous risquons de voir la délégitimation d’Israël intégrée à une vulgate militante et, à travers elle, aux modes de parler et de penser d’une génération.

Faut-il, pour autant, se laisser obnubiler par cet aspect des choses? Certainement pas. Plus nous montrons notre présence sur tous les fronts du dialogue, de la paix et de la coexistence, plus nous contredisons les implications néfastes de l’antisionisme. La ligne à tenir doit être ferme dans tous les domaines: alerter l’opinion sur les dangers que recèle le discours de délégitimation; ne jamais faire son jeu en adoptant son langage ou ses méthodes; et toujours résister, s’obstiner, lutter pour la paix et pour la reconnaissance réciproque – au Proche-Orient, et aussi en Europe.

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