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Elie Barnavi: «Une victoire à la Pyrrhus?»

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Benjamin Netanyahou a remporté sa quatrième victoire électorale. Mais à quel prix? La brutalité de son discours de campagne a exacerbé les clivages de la société israélienne, son refus de l’Etat palestinien risque d’isoler davantage Israël sur la scène internationale, et les Juifs d’Europe devront encore faire face à un antisémitisme se cachant derrière le faux nez de l’antisionisme.

Le peuple souverain a parlé. En principe, Israël s’est doté pour les quatre années à venir d’un gouvernement de droite et d’extrême droite. Je dis en principe, car il est rare que les gouvernements israéliens résistent le temps d’une législature complète. Il n’empêche, celui-ci, aussi homogène que possible en régime de coalition et formé par un chef auquel une large victoire assure une légitimité incontestable, semble bien armé pour durer plus longtemps que le précédent.

Si personne n’avait prévu cela, c’est que c’était imprévisible. Deux jours avant le scrutin, les sondages donnaient encore quatre mandats d’avance au candidat de centre gauche, Yitzhak «Boogie» Herzog. Décrédibilisé, méprisé parmi ses propres troupes, Benjamin Netanyahou paraissait s’être résigné lui-même à la défaite programmée. Son parti, le Likoud, ne s’était même pas donné la peine de publier un programme. Un vent de changement soufflait sur le pays. On sait comment, dans la dernière ligne droite de la campagne, il a rétabli sa fortune, en jouant en virtuose sur toutes les cordes sensibles des divisions et des peurs de ses compatriotes – peur des Arabes, peur de l’Iran, peur de la gauche, peur de l’Europe… On n’avait jamais vu cela. Le plus triste n’étant pas que «Bibi» ait ainsi souillé la démocratie israélienne; mais que ça ait marché.

Pour autant, si le glissement progressif à droite toute de l’opinion israélienne est une réalité, sa précipitation est une illusion d’optique. En fait, le «camp national», comme ils disent, toutes tendances confondues  – droite (Likoud), extrême droite religieuse (Foyer juif) et séculière (Israël Beiténou), ultra-orthodoxes (Shass et Judaïsme de la Torah) –, a perdu des plumes. Il a fait moins bien en 2013 qu’en 2009, et moins bien en 2015 qu’en 2013 (57 sièges, soit quatre sièges de moins que la majorité requise). La victoire de Netanyahou s’explique par la cannibalisation de son propre camp: ce que lui a gagné, Naftali Bennett et Avigdor Lieberman l’ont perdu, un à un. Un phénomène semblable a joué au sein de l’opposition, les travaillistes du camp sioniste ayant bénéficié de transferts du Meretz et, surtout, de l’effondrement des centristes de Yaïr Lapid.

Les conséquences de tout cela? Sur le plan intérieur, la tornade électorale a laissé derrière elle un pays divisé comme jamais en tribus qui se regardent en chiens de faïence. Pour simplifier à l’extrême, les beaux quartiers ont voté à gauche, la périphérie à droite. Le réflexe socioculturel l’a emporté sur les frustrations économiques. Un gouvernement monochrome comme celui qui se prépare va donc pouvoir continuer son œuvre de sape contre la démocratie israélienne: reprise du chantier de la Loi sur la nationalité qui a provoqué la dislocation de la précédente majorité, poursuite de l’assaut contre la Cour suprême, législation hostile aux ONG… Non, Israël ne prendra pas demain l’allure de la Russie de Poutine ou de la Turquie d’Erdogan, mais il continuera de s’en approcher.

Dans l’arène internationale, en revanche, le triomphe de Netanyahou risque de tourner à une victoire à la Pyrrhus. L’image d’Israël, déjà peu reluisante, prendra un nouveau coup. Pour les antisémites européens, c’est une aubaine. Les Juifs d’Europe doivent s’attendre à une recrudescence de la judéophobie, brutale et sans fard dans les «quartiers», déguisée en antisionisme sur les campus et dans les cercles bien-pensants de la gauche radicale. Il est peu probable que le Premier ministre, bouclier autoproclamé de l’ensemble du peuple juif, en perde le sommeil. Mais il sera plus sensible aux conséquences diplomatiques de son apothéose. Et celles-ci risquent de s’avérer dévastatrices pour lui et ses amis.

En effet, et c’est la bonne nouvelle de ces élections, le gouvernement qu’elles auront enfanté sera pour une fois privé du paratonnerre libéral de membres modérés d’une coalition qui ne l’est pas. Plus de Shimon Pérès, d’Ehoud Barak ou de Tzipi Livni, personnages respectables et présentables qui faisaient écran entre lui et une «communauté internationale» qui ne demandait qu’à croire à leurs simagrées pro-paix. Cette fois, et sauf une mauvaise surprise de dernière minute sous la forme d’un gouvernement d’«union nationale», heureusement peu probable, «Bibi» est seul au monde, flanqué d’une brochette de personnages infréquentables et précédé de ses déclarations incendiaires du temps de la campagne. Certes, il a déjà fait machine arrière. Mais nul ne le croit, et surtout pas le locataire de la Maison Blanche.

Cette clarification des positions est bienvenue. Elle force Américains et Européens à se découvrir. Des initiatives sont déjà à l’œuvre, notamment à l’ONU. Nous en reparlerons en temps utile, c’est-à-dire bientôt.

Cliquer ici pour lire l’article sur le site (français) du Centre Communautaire Juif (CCLJ) de Bruxelles.

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