Rejeter l’esprit de vengeance

par Osnat Zimring Pinkas

 

Nous publions ici la traduction d’un article paru en hébreu le 28 juillet 2013, dans la rubrique «Opinions» de Ynet (le journal en ligne du principal quotidien israélien, Yediot Aharonot). On venait alors d’annoncer que, dans le cadre de la reprise des négociations israélo-palestiniennes, le gouvernement de Jérusalem était disposé à libérer une centaine de Palestiniens détenus en Israël pour des actes commis il y a plus de vingt ans. Cette annonce avait suscité des réactions indignées d’un certain nombre de personnes, dont les proches ont été victimes d’attentats commis par les Palestiniens devenus ainsi «libérables». L’article d’Osnat Pinkas s’inscrit dans ce contexte. Nous reproduisons également, à la suite, un second texte publié sur Internet où Osnat Pinkas répond aux réactions suscitées par son article.

(Traduction de l’hébreu: Yaël Armanet-Chernobroda.)

 

 

 

Je m’appelle Osnat Pinkas. Je vais bientôt fêter mes 37 ans. Je suis une mère de famille, une épouse, une sœur, une fille, une petite-fille et une amie. Je travaille à temps plein, je vis dans ma communauté de Holon, je me bats chaque jour pour faire partie de la classe moyenne. Mais plus que tout – et c’est terrible à dire –, plus que tout, je suis une orpheline.

Mon père a été tué par balle lors d’une attaque terroriste en plein cœur de Jérusalem, au carrefour des rues Jaffa et King George, le 2 avril 1984. L’attentat a été perpétré par Amjad Moustafa Ahmad Ravia et Afik Youssef Hussain Salha. Deux autres terroristes, connus sous les noms de Faysal et Ismaïl, ont été impliqués dans sa préparation et sa réalisation (l’un a été tué, et le second s’est enfui avant l’attentat). Tous les quatre avaient été entraînés par le Front Démocratique de Nayef Hawatmeh. Entrés en Israël par le poste-frontière de Rosh Hanikra avec de faux papiers d’identité, ils sont arrivés jusqu’au centre de la capitale, et là ils se sont mis à tirer dans toutes les directions.

Dans l’attentat, 46 civils ont été blessés. L’un d’eux, mon père, Oudi Zimring, qui au sein de son unité de parachutistes était spécialisé dans les soins d’urgence, s’est précipité pour venir en aide aux nombreux blessés. Il est décédé des suites de ses blessures, trois semaines plus tard. A sa mort, il était âgé de 34 ans. Il laissait derrière lui des parents, un frère, ma mère qui avait alors 32 ans, et trois enfants: moi, l’aînée, alors âgée de 7 ans et demi, mon frère de 5 ans, et ma sœur de 2 ans et demi.

Ces derniers jours, on parle beaucoup en mon nom. C’est bizarre, je ne me rappelle pas qu’il y ait eu des élections de représentants de familles endeuillées. Peut-être qu’on ne m’a tout simplement pas invitée. Mais, même s’il y a eu des élections, et si je ne représente pas la majorité, il est important pour moi de relater aussi ma vision des choses.

Il y a quelques années, j’ai appris qu’un ami de mon père, qui à l’époque de l’attentat travaillait au Shin Beth [le Service de sécurité intérieure d’Israël – NDLR], avait procédé à l’interrogatoire d’un des terroristes. Il était entré dans la salle d’instruction et s’était trouvé face à un jeune homme de 17 ans, affolé, en larmes, qui ne cessait de répéter: «N’est-ce pas que personne n’est mort? On ne me fera rien, car personne n’est mort, n’est-ce pas?!» Ce même ami avait raconté qu’il s’était senti si furieux qu’il avait dû demander qu’on le remplace, de peur de frapper le jeune homme au cours de l’enquête.

Quand j’ai entendu cette histoire, j’ai été étonnée de découvrir combien j’étais émue. Je n’éprouvais aucune colère violente, aucun dégoût. Tout ce que j’ai ressenti, c’était un profond désir de serrer ce jeune homme dans mes bras. Le jeune qui a tué mon père, et a fait que je suis devenue ce que je suis. Au lieu de la colère, j’ai ressenti de la tristesse, une profonde tristesse. Comment peut-on ne pas voir la tragédie? Comment peut-on en faire abstraction? Ma tragédie est inséparable de celle de ce jeune, c’est notre tragédie à tous dans cette région de fous.

En ces jours de grandes vacances d’été, quand je regarde en bas vers le jardin public et que j’entends jusqu’à 2h du matin les cris de joie de notre belle jeunesse, je pense à ce même jeune qui, au lieu de se réjouir, au lieu d’être un jeune de 17 ans, a pris dans ses mains un fusil et est allé changer le monde et a changé mon univers et le sien.

Combien de haine le consumait, et le dévore peut-être encore? Combien de désespoir et de peur? A quoi rêvait-il les nuits avant qu’il ne se lance dans cette expédition hors des frontières du pays où il est né, expédition dont il savait évidemment qu’il risquait de ne jamais revenir? Comment a-t-il dit au revoir à ses parents, à ses frères, à ses amis, à son avenir?

Ce jeune homme, et l’ami qui l’accompagnait, ont été jugés et emprisonnés. Un an et un mois plus tard, en mai 1985, ils ont été libérés au cours de l’échange de prisonniers des «accords Jibril» [libération de plus de mille prisonniers palestiniens en échange de trois prisonniers israéliens – NDLR]. Cela change-t-il quelque chose? Est-ce que cela change vraiment, qu’il soit ou non resté dans sa prison? Etait-il vraiment important que sa vie s’arrête là, qu’il souffre et que sa famille souffre sans cesse, qu’il n’engendre pas des enfants et ne les voie pas grandir? Œil pour œil.

Je dois être quelqu’un de bizarre, car il semble que le besoin de vengeance existe chez de nombreuses personnes qui y trouvent une consolation. Pour moi, il n’y a pas de consolation. Peut-être la consolation viendra-t-elle le jour où je pourrai serrer dans mes bras ce jeune qui a tué mon père. Et il est possible que cela m’aide à être davantage une maman, une épouse, une fille et une sœur et une amie… et à être moins une orpheline.

 

Pour lire l’article original en hébreu sur le site de Ynet, cliquer ICI. 

L’article d’Osnat Pinkas a été repris sur la page Facebook «Crack in the Wall», un espace de dialogue (en hébreu et en arabe) créé par le site Internet du Forum des familles israéliennes et palestiniennes que dirige Sharon Kalimi Misheiker. Le 4 août 2013, cette page Facebook publiait un deuxième texte d’Osnat Pinkas, où elle répondait aux centaines de commentaires suscités par sa première publication. Voici le texte de cette réponse, traduit de l’hébreu – comme le précédent – par Yaël Armanet-Chernobroda.

 

Quand j’avais 9 ans, j’ai traversé une période d’angoisse terrible. J’avais peur des monstres. A cause du malheur qui m’avait terrassée et qui avait complètement changé ma vie en me volant mon enfance, un monstre était pour moi un terroriste arabe. Il était sans visage, il était sans signes distinctifs, je savais seulement qu’il était là et qu’il pouvait me tuer et prendre encore quelqu’un parmi ceux que j’aimais.

Une nuit où je ne parvenais pas à m’endormir, mon grand-père, qui a perdu toute sa famille dans la Shoah, m’a dit une phrase que je me rappelle jusqu’à ce jour. Il m’a dit: «Osnat, le terroriste qui a tué ton père n’est pas un monstre, il n’est qu’un être humain. Les hommes sont capables d’atrocités monstrueuses, ils haïssent, ils peuvent tuer au nom d’une idée, certains ont du plaisir à faire du mal, d’autres restent indifférents. Mais tous se lèvent le matin, tous rêvent la nuit, tous mangent et vont aux toilettes, tous ont une famille et des amis qui les aiment et qu’ils aiment en retour, tous viennent au monde et meurent à la fin. Si tu comprends que les monstres n’existent pas, tu cesseras d’avoir peur.» Et j’ai cessé d’avoir peur.

Il y a une semaine, j’ai écrit un article très personnel, un article tout d’émotion et qui ne contient aucune prise de position. Contrairement à ce que l’on a prétendu, je suis une personne très réservée et même timide. Je n’aspire pas à la célébrité (c’est pourquoi j’ai repoussé des dizaines de propositions d’interviews dans les différents médias). Je n’étais pas prête à affronter les sentiments que mon petit article devait éveiller chez moi ou chez les autres. Je n’étais pas prête aux réactions des gens qui me serrent dans leurs bras, ni aux réactions des gens qui m’insultent.

Beaucoup de réactions m’ont surprise, d’autant que ma lettre exprimait mes émotions sincères et non pas mes idées. Je n’ai écrit nulle part qu’il faut libérer les terroristes ou ne pas les punir sévèrement. Je n’ai pas écrit cela, parce que je ne le pense pas. J’ai la conviction qu’il est primordial de punir toute personne qui enfreint la loi, depuis l’individu ayant volé des cigarettes jusqu’à l’individu qui commet un meurtre; je ne prône pas le désordre, et je sais que le respect de la loi implique que des sanctions soient appliquées. Ce que j’ai écrit, c’est qu’à titre personnel je ne trouve aucune consolation dans le fait que les assassins de mon père seraient sous les verrous.

Je n’ai pas écrit que j’aime le jeune homme qui a tué mon père, ou que j’éprouve envers lui de la pitié: je n’ai aucune compassion à son égard, et bien évidemment je ne l’aime pas. Mais je suis capable de le regarder et de voir en lui un être humain, un jeune homme qui a pris une décision terrible, m’a volé mon enfance et a causé une horrible souffrance à tous ceux que j’aime. Je puis le regarder et ne pas voir en lui un monstre. Le regarder, et l’épargner. Le regarder, et être triste à la pensée de la situation tragique qui l’a conduit à prendre cette décision terrible. Le regarder, et lui pardonner. A partir du moment où j’ai cessé d’avoir peur du monstre, j’ai pu cesser de le haïr. Et l’étreinte, cette étreinte que je voudrais lui donner, symbolise ma résolution de ne pas laisser la peur et la colère me dévorer de l’intérieur.

La vie n’est pas en noir et blanc, et nos émotions non plus. On peut être en colère et aimer, on peut ne pas oublier et effectivement pardonner. Nombre de nos émotions sont involontaires et très naturelles. Il est naturel de haïr celui qui nous a porté un coup, il est naturel de vouloir se venger. J’ai pris la décision de lutter contre ces émotions, et cela n’a pas été sans mal: la colère est une émotion bien plus spontanée que n’est la tristesse.

Je me réjouis de la décision que j’ai prise, car ma vie s’en est trouvée prodigieusement améliorée. La paix intérieure que je ressens depuis que j’ai osé remplacer la colère par la tristesse, et le désir de vengeance par le pardon, je la souhaite à tous ceux qui ont été des victimes et je la souhaite à toute l’humanité. Je crois vraiment, de tout mon cœur, que si un plus grand nombre de personnes, des deux côtés de la barrière, viennent à bout de cette tâche très difficile – alors nous accéderons à la paix, et peut-être sortirons-nous du cercle de sang où nous sommes enfermés.

Suis-je naïve? Sans doute.

Quant à ceux qui se préoccupent de mon père dans sa tombe, ou de ma mère, ou de mon grand-père et de ma grand-mère, qui ont perdu celui qui leur était le plus cher, qu’ils sachent que j’ai grandi sur les genoux de ces personnes merveilleuses et que j’ai appris d’elles ce qu’est l’amour sans conditions, ce qu’est le pardon, ce que sont la tolérance et la patience, et ce qu’est l’espoir.

Mon père aimait profondément tous les êtres humains. Peut-être la tragédie véritable, la plus grande de toutes, est-elle qu’un être d’exception a été arraché à ce monde. Un être qui n’éprouvait aucune haine, qui s’est battu pour défendre Israël et est rentré de la guerre avec des photos de l’enfant qu’il avait fait venir au monde en pleine bataille, et dans son cœur l’espoir que cet enfant grandirait en devenant son ami. Si mon père se retourne dans sa tombe, c’est de joie à la pensée que sa propre mort n’a pas arraché à sa fille, qu’il aimait tant, la capacité d’aimer.

 

 

En cliquant ICI, on pourra lire sur la page Facebook «Crack in the Wall», les deux textes d’Osnat Pinkas – dans l’original hébreu, et dans une traduction arabe effectuée par Ahmad Aljaafri, membre du Forum des familles israéliennes et palestiniennes et co-responsable du site du Forum. On trouvera également, sur cette même page Facebook, de nombreuses réactions de lecteurs. 

En cliquant ICI, on découvrira le site Internet (en hébreu, arabe et anglais) du Forum des familles israéliennes et palestiniennes, une organisation regroupant des Israéliens et des Palestiniens qui ont perdu un proche dans le conflit et qui militent pour «la paix, la réconciliation et la tolérance». 

 

 

 

 

 

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