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L’affaire des « trois ambassadeurs »

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La démarche de trois anciens ambassadeurs israéliens, Alon Liel, Ilan Baruch et Elie Barnavi, auprès de l’ambassadeur brésilien en poste à Tel Aviv, pour “le prier de mettre en garde son gouvernement” contre à la nomination comme futur ambassadeur d’Israël au Brésil de Dany Dayan, ancien porte-parole – et de fait ministre des affaires étrangères- du lobby des colons, a provoqué un débat dans la presse israélienne, même au sein de la gauche. Elie Barnavi, mis en cause notamment par Moshé Arens, ancien ministre des affaires étrangères, justifie dans cet article cette démarche qu’il qualifie “d’action de salut public“.

 

Pour ceux qui auraient manqué cette péripétie, dont je suis un des héros involontaires, rappelons brièvement de quoi il s’agit. Le gouvernement de M. Netanyahou, où le Premier ministre détient aussi, entre autres, le portefeuille des Affaires étrangères, a procédé récemment à plusieurs nominations ambassadoriales dans des capitales de première importance. Quatre de ces nominations sont politiques, prélevées sur un pool de onze positions traditionnellement laissées à la discrétion du ministre en vertu d’un accord avec le syndicat du ministère.

 

Nul ne lui en conteste le droit. Seulement, il se trouve que, sur ces quatre nominations politiques, trois sont tellement bizarres qu’ils frôlent l’irresponsabilité : Rome fut gratifiée d’une certaine Fiamma Nirenstein, qui a barboté dans la politique italienne en tant que députée au parlement à l’aile droite de Forza Italia, le parti de Berlusconi, puis a été candidate malheureuse à la direction de la communauté juive locale. Danny Danon, ennemi juré des Palestiniens – et de Netanyahou, qui passe à ses yeux pour un dangereux gauchiste – va nous représenter à l’ONU. Enfin, Dani Dayan devrait aller au Brésil. C’est cette dernière incongruité qui a poussé les trois anciens diplomates à sortir de leur réserve. Mandatés par la Commission politique du Forum israélien des Organisations pour la Paix, ils se sont rendus chez l’ambassadeur du Brésil en Israël pour le prier de mettre en garde son gouvernement contre le représentant que Jérusalem lui envoie. Pourquoi ?

 

Dani Dayan a servi des années durant comme président du Conseil des implantations de Judée-Samarie. A ce titre, il est un symbole, le symbole de l’occupation des Territoires palestiniens et de l’impasse diplomatique et morale où près d’un demi-siècle d’imbécillité politique a enfermé le sionisme et l’Etat juif. C’est un symbole agissant. Car nul doute que cet homme talentueux n’a pas accepté un poste prestigieux chez un géant économique et politique mondial pour courir les cocktails. Son ambassade, il entend en faire un outil de combat au service de ses convictions. Il se trouve que ce sont celles de son gouvernement. Il se trouve aussi qu’elles sont à l’opposé des nôtres, et que nous sommes quelques-uns à ne pas avoir désespéré de l’Etat juif et démocratique que nous avons hérité de nos pères et que nous entendons bien léguer à nos enfants.

 

L’affaire fait grand bruit. La droite s’est déchaînée dans la presse et sur les réseaux sociaux, ce qui était prévisible. Plus étrangement, des bruits déplaisants se font entendre à gauche, ou de ce qui, en Israël, lui en tient lieu. De quoi nous accuse-t-on ? D’abord, d’avoir enfreint les règles admises de la diplomatie. Voyez-vous, explique doctement Moshé Arens, (Haaretz du 28 septembre), l’« agrément » d’un pays à l’ambassadeur qu’on lui envoie est une simple « formalité ». Il faut « se plonger dans les livres d’histoire » pour trouver des cas où ledit agrément a été refusé, d’ailleurs ce n’est jamais arrivé « dans l’histoire diplomatique d’Israël ». L’ancien ministre est mal informé. L’accréditation est moins automatique qu’il n’y paraît, à preuve, Israël a refusé naguère l’accréditation d’un diplomate néo-zélandais parce qu’il était censé représenter son pays à la fois à Jérusalem et à Ramallah. Et Ankara a rejeté celle d’un collègue de l’Université de Tel-Aviv, excellent ottomaniste au demeurant et fort connu en Turquie, uniquement parce que dans le passé il avait eu le malheur de participer à une émission de radio sur le génocide arménien.

 

Surtout, on nous accuse d’avoir failli à l’éthique démocratique. Impuissants à emporter la conviction de nos concitoyens dans les urnes, nous contournerions la volonté populaire en faisant appel à l’étranger. Venant d’un camp dont toutes les ONG sont financées par l’étranger, qui dispose d’un journal qui n’a rien à envier à la Pravda d’antan, lui aussi financé par un magnat étranger, et dont le chef de file est passé maître dans l’art de manipuler des forces étrangères, ce soudain souci pour les règles de la démocratie libérale a quelque chose de cocasse. Plus inquiétant est que des bons esprits qui ne relèvent pas de ce camp se soient laissés prendre à ce spin misérable. Car enfin, où ont-ils appris que dans une société ouverte la seule arène légitime de la lutte politique soit le parlement ? Que, dans le monde globalisé qui est le nôtre, « laver son linge sale en famille » soit une règle de vie souhaitable, voire simplement possible ?

 

Concédons que notre démarche n’avait rien de bien agréable, avouons même qu’elle fut dictée par le désespoir. Chaque jour, un clou de plus est planté dans le cercueil d’un « processus de paix » qu’on ne fait même plus semblant d’invoquer. Chaque jour, inexorablement, la solution à deux Etats s’éloigne, l’Etat binational s’impose, y compris aux meilleurs esprits (n’est-ce pas, A.B. Yehoshua ?). Rétrocéder des morceaux de la Judée-Samarie aux Palestiniens, vient de proclamer Tzipi Hotovely, ministre adjointe aux Affaires étrangères (Haaretz du 29 septembre), « n’est même pas sur la liste des options que nous [leur] offrons. » Pour des patriotes israéliens, des sionistes convaincus qui ont passé leur vie à défendre leur pays, les armes à la main ou en costume cravate, ne rien faire pour arrêter sa course vers le précipice n’est pas une option. Face à cette« marche de la folie », il faut réagir. Notre démarche s’apparente à une action de salut public.

 

Elie Barnavi

 

 

 

 

 

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