Les massacres perpétrés par le Hamas et les ripostes israéliennes sur Gaza qui ont suivi n’en finissent pas de secouer les deux camps qui continuent à s’affronter.
Deux récits d’Israël face à lui-même
Deux créations cinématographiques israéliennes, sorties simultanément ce mois de septembre, traitent de manières très différentes la confrontation d’Israël avec lui-même dans ce conflit. Depuis trois ans, il y a eu bien d’autres massacres dans le monde, mais c’est surtout de Gaza dont on parle. Et les commentaires et les réactions que suscitent ces deux créations cinématographiques, ayant les massacres du 7 octobre en arrière-plan, sont des indicateurs des dégâts et des fractures occasionnés par ces événements dans nos sociétés.
FAUDA met en scène acteurs et victimes du massacre du 7 octobre
D’un côté, la série à suspense israélienne « FAUDA (*) » est une fiction qui met en scène, dans sa cinquième saison, des personnages acteurs et victimes des massacres du 7 octobre. Elle a été mise en ligne sur Netflix à l’échelle mondiale au début du mois de septembre et s’est hissée immédiatement en tête des classements dans tout le monde arabe, notamment au Liban, en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Dans le récit qui se déroule, les personnages israéliens sont constamment confrontés au prix à payer pour la vengeance qu’ils portent en eux.
En intégrant directement les événements du 7 octobre dans deux des épisodes de la série, les créateurs Lior Raz et Avi Issacharoff ont réussi à transcrire ce traumatisme national déchirant en une histoire que toute la région a choisi de regarder, y compris dans les pays a priori hostiles à Israël.
NAZA, le film-enquête
De l’autre côté, le film israélien « NAZA (**) », récompensé et largement applaudi au Festival du cinéma de Venise, adopte une approche différente. Là où FAUDA est une fiction dramatique qui fait évoluer ses personnages dans leurs ambiguïtés et laisse le spectateur libre de ses interprétations, NAZA est un documentaire d’enquête qui affiche une thèse de départ ne laissant pas de place aux suppositions.
Ce film, réalisé par Yuval Abraham et Rachel Szor, donne la parole à 24 soldats et officiers du renseignement militaire israélien ayant servi pendant la guerre de Gaza. Ces soldats portent de graves accusations sur la conduite des opérations de Tsahal, le choix des cibles et les atteintes éventuellement causées à des civils. Les témoignages présentés sont tous anonymes et ont été recueillis sur une période de trois ans. On ne connaît ni le rang ni les responsabilités des personnes qui ont accepté de témoigner.
« Une autorisation de tuer pour 500 personnes »…
Un extrait promotionnel du film, qui examine l’utilisation de l’intelligence artificielle par Israël dans les décisions de ciblage, montre un homme présenté comme un soldat du renseignement israélien, interrogé sur le nombre le plus élevé de morts civiles prévues jamais approuvé pour une frappe à Gaza.
« Je ne sais pas combien ont été tués, car ils ne vérifient jamais cela, mais une fois, une autorisation a été donnée pour 500 morts », déclare la personne interrogée.
Yuval Abraham, une voix engagée
Né en 1995, Yuval Abraham maîtrise la langue arabe, qu’il a d’ailleurs enseignée en Israël. En 2020, il avait fondé, avec le journaliste palestinien Ahmed Alnaouq, la plateforme « We Beyond the Fence (***) », qui traduisait en hébreu des récits de Palestiniens de Gaza afin de les rendre accessibles au public israélien.
Il est devenu mondialement connu quand son documentaire No Other Land, coréalisé avec les Palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal, ainsi qu’avec la cinéaste israélienne Rachel Szor, avait remporté l’Oscar du meilleur documentaire en 2025.
Engagé dans la frange la plus radicale du mouvement israélien contre l’occupation, il publie régulièrement sur la plateforme +972, où se croisent des journalistes israéliens et palestiniens.
En présentant son film le 10 septembre sur cette plateforme +972, il exprimait clairement la nature et l’objectif du documentaire NAZA, coréalisé avec Rachel Szor : « Nous voulions qu’à travers les témoignages de cette armée qui a détruit Gaza, de ces soldats qui ont piloté la surveillance, qui ont calculé combien de civils innocents seraient susceptibles d’être tués chez eux, qui ont donné leur feu vert pour bombarder des familles entières, le déni qui rend ces crimes possibles soit rendu plus difficile. »
« En exposant la machine de guerre israélienne à Gaza, notre film montre comment le massacre de Palestiniens par Israël n’est pas un effet collatéral tragique de la guerre contre le Hamas, mais, au contraire, un acte prémédité, calculé et intentionnel qui justifie de le qualifier de génocide. »
Le public israélien visé
Dans leur film, Yuval Abraham et Rachel Szor interpellent plus particulièrement un public spécifique et ils le disent clairement. C’est le public libéral et démocrate des classes moyennes supérieures israéliennes, où sont majoritairement recrutés les soldats des unités d’élite du renseignement qui témoignent dans le film.
Les réalisateurs ont choisi d’enregistrer ces témoignages, qui se veulent accablants, précisément sur les toits de Tel-Aviv, la ville insouciante où des Israéliens libéraux et aisés vivent dans une indifférence coupable face à ce qui se déroule à quelques dizaines de kilomètres des pubs où ils se distraient.
Un film qui choque la société israélienne
Bien que le film ne soit pas encore disponible en Israël, le choix affiché par les coréalisateurs de NAZA de prendre clairement parti pour un des camps du conflit a profondément choqué la société israélienne dans sa quasi-totalité.
L’autocritique n’a jamais été absente de la culture israélienne, et beaucoup d’artistes et de créateurs savent regarder directement la souffrance palestinienne, les défaillances des dirigeants israéliens et la brutalité engendrée par la guerre, mais en prenant en compte le contexte, l’incertitude et les défaillances possibles de décision des êtres humains. A contrario, le film NAZA assume son parti pris.
Toutes les opérations militaires israéliennes sont présentées comme des meurtres planifiés et prémédités de civils palestiniens innocents. Et le refus délibéré de prendre en compte des contraintes liées à la libération des otages détenus par le Hamas est affiché. Cette approche unilatérale et intransigeante a choqué toutes les sensibilités politiques en Israël, et pas seulement les partisans inconditionnels du gouvernement Netanyahou.
Une méthode contestée
Le présentateur Raviv Drucker, de la chaîne de télévision israélienne 13, est connu pour ses enquêtes virulentes contre le gouvernement Netanyahou. Ayant eu l’occasion de visionner le documentaire NAZA, il a fait part de ses commentaires et de ses critiques dans le journal Haaretz.
Tout en ne niant pas la cruauté de certains actes de guerre dont il a lui-même été témoin, Raviv Drucker reproche à ce documentaire de présenter des témoignages aussi troublants sans détails factuels qui permettraient de les vérifier. Sans contester la nécessité de l’anonymat et de la discrétion, il conteste la méthodologie d’une enquête qui ne donne jamais ni date, ni lieu, ni même un seul incident identifiable pour vérifier les accusations qui sont proférées.
Selon Raviv Drucker, le film présenterait trop souvent des témoignages sans l’approche critique nécessaire pour valider un témoignage humain basé sur de simples souvenirs. En bon journaliste, il explique également que le film aurait été plus fidèle à la réalité si on avait demandé aux personnes interrogées comment elles avaient réagi face aux récits et aux vidéos des exactions commises par le Hamas.
Le film explique bien que des membres présumés du Hamas ont été tués délibérément en présence de leur famille, mais, si la question de l’utilisation de civils comme boucliers humains par le Hamas est évoquée dans le film, Raviv Drucker souligne que c’est pour être aussitôt balayée d’un revers de main.
Pour conclure, Raviv Drucker avance qu’en refusant une démarche journalistique exigeante et une prise en compte de la complexité de la situation, le film affaiblit son propos et risque plutôt de braquer les Israéliens qu’il cherche à atteindre.
Une polémique politique et militaire
En attendant, la polémique autour du film prend de l’ampleur, et les répercussions possibles sur l’image déjà dégradée d’Israël dans le monde sont prises au sérieux par les autorités israéliennes.
Une commission d’experts chargée d’identifier les soldats qui auraient témoigné a été mise en place par le chef d’état-major, Eyal Zamir. Si des fuites provenant de soldats des unités du renseignement militaire sont confirmées, c’est une rupture du lien de confiance entre les unités opérationnelles de terrain et les services de soutien et d’analyse qu’il faut éviter.
Cette commission sera chargée de réfuter les nombreuses accusations du film. Tsahal a déjà été obligée de réagir et affirme que les accusations concernant la stratégie nationale et militaire se trouvent « au-delà de ce que peuvent savoir des soldats de rang subalterne ».
Si les allégations sur l’utilisation incontrôlée des outils d’intelligence artificielle pour tuer des civils innocents ne sont pas réfutées rapidement et de manière convaincante, chaque Israélien ayant servi dans l’armée risque d’être transformé en criminel de guerre. C’est dans ce contexte que le porte-parole de l’armée encourage tous les responsables militaires à visionner le documentaire NAZA, afin d’être mieux préparés à réfuter les accusations qu’il contient.
Une commission d’enquete que tout le monde attend depuis deux ans
La polémique générée par ce film-réquisitoire est mal vécue, pour le moment, par l’opinion publique israélienne et par ce qu’il reste de soutien à Israël dans le monde.
Face à des crises et des tensions, la création artistique peut être une évasion et une lumière. Ce sont sans doute les objectifs que s’étaient assignés les créateurs de FAUDA et de NAZA.
Une chose est sûre : l’obligation de réfuter des mises en accusation perçues comme infamantes va nourrir le débat public avec des éléments d’information d’une commission d’enquête d’État sur le 7 octobre. Une commission d’enquête qui n’est toujours pas constituée et que tout le monde attend depuis plus de deux ans.
Marc Lefevre
source Grands-reporters
() FAUDA* : en arabe, « chaos », « désordre ».
En hébreu, nom de code des unités d’infiltration israéliennes quand elles sont découvertes.
(**) NAZA : acronyme militaire de Nezeq Agavi, « dégât collatéral ».
(**) We Beyond the Fence* : « Nous de l’autre côté de la clôture ».




