Conférence “Israël à la croisée des chemins”

Près de 300 personnes ont assisté le 14 janvier à la conférence que nous avons organisée dans la grande salle de la mairie du 10ème arrondissement à Paris. Dans la rue, plus d’une cinquantaine de personnes n’ont pas pu entrer par manque de place. Toutes les interventions ont été enregistrées et seront mises prochainement sur notre site. En attendant, nous vous communiquons celle de David Chemla.

Nous nous retrouvons ce soir quelques jours après les terribles attentats de la semaine dernière et nous sommes encore sous le choc de ces évènements. Je voudrais d’abord que, tous ensemble, nous rendions hommage aux victimes de ces attentats, les journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo ainsi que les autres personnes tuées dans les locaux du journal, les trois policiers tués dans l’exercice de leur fonction et les quatre victimes juives assassinées dans le supermarché cacher de la Porte de Vincennes.

 

Ce n’est pas un hasard que les terroristes aient désigné comme cibles à la fois des représentants de la liberté d’expression car celle-ci est au cœur de la démocratie, des forces de police qui sont les garants de l’ordre républicain et encore une fois des Juifs. Nous le savons par notre longue histoire, les attaques contre les Juifs précédent toujours celles contre la démocratie. Et depuis ces dernières années la multiplication des actes et des propos antisémites étaient un signe annonciateur de cette dérive. Tout le monde n’a pas pris la mesure de ce nouvel antisémitisme qui a commencé à se manifester par des insultes et des crachats sur des citoyens juifs dans les rues de certains quartiers et s’est poursuivi par des assassinats comme celui d’Ilan Halimi et des enfants et de leur professeur de l’école Ozar Hatorah à Toulouse. La réaction du pays n’était pas à la hauteur de ces évènements comme l’a regretté hier dans un magnifique discours le Premier ministre Manuel Valls devant l’Assemblée nationale. Beaucoup de citoyens juifs se sont sentis de plus en plus isolés dans la République et beaucoup sont tentés par l’alya. Les plus hautes instances de l’État ont pris aujourd’hui conscience de ce sentiment d’abandon que certains ont pu ressentir et ont décidé de mobiliser tous les moyens militaires et juridiques pour faire face à cette menace à l’égard des lieux de culte et des écoles juives. Le Premier ministre l’a dit hier avec force dans son discours : « La France sans les Juifs de France n’est plus la France » et si certains veulent partir en Israël, ils doivent le faire par adhésion à Israël et non par peur comme l’a dit hier à Jérusalem le président de l’État Réouven Rivlin.

 

Mais nous savons qu’il est impossible de garantir une sécurité totale face à la détermination des terroristes. Les attentats qui se sont produits en Israël au cours de ces derniers mois en sont une nouvelle preuve, si nécessaire. La France, comme l’a dit le Président Hollande, et toutes les démocraties, sont en guerre aujourd’hui contre ce terrorisme et ce nouveau fascisme islamiste. Et notre meilleure arme contre lui c’est notre démocratie comme l’a également dit le Premier ministre. La réaction de tout le pays qui a culminé avec la formidable mobilisation dans les rassemblements de samedi et de dimanche derniers témoigne de la force de notre démocratie face à la barbarie. Tout le monde en convient : il y aura un avant et un après 11 janvier 2015.

3 à 4 millions de personnes ont défilé dans tout le pays. Au mot d’ordre collectif « Je suis CHARLIE » beaucoup avait rajouté « Je suis POLICIER et je suis JUIF ». Pour beaucoup d’entre nous, et certainement pour toi Dany, cela a rappelé le plus beau slogan de mai 68 « Nous sommes tous des Juifs allemands ». Nous aussi avons affirmé dans notre dernière newsletter que nous étions CHARLIE, mais que nous étions aussi des POLICIERS et des JUIFS de France.

 

Nous sommes CHARLIE parce que nous avons créé JCall pour dénoncer, comme l’a toujours fait CHARLIE, tous les extrémismes qui, ici comme au Proche-Orient, se nourrissent des conflits en opposant les communautés les unes aux autres. Mais nous sommes CHARLIE aussi parce que nous croyons, comme CHARLIE, à la faculté des hommes et des femmes de dépasser leur peur et leur rejet de l’autre pour vivre côte à côte, ici comme au Proche-Orient.

 

Certains pourraient nous reprocher de parler de la situation au Proche-Orient après avoir parlé de ces attentats comme si on voulait établir un lien entre ces deux sujets. Que les choses soient bien claires pour tous. Nous ne cherchons pas une explication au djihadisme dans la politique israélienne à l’égard des Palestiniens. Et ceux qui le font commettent une faute grave. Nous sommes en guerre contre le djihadisme quelle que soit la politique menée par Israël dans les territoires palestiniens. Mais ce n’est pas parce que l’on récuse ce lien entre ces deux questions que cette politique n’est pas condamnable en soi. Elle l’est pour de multiples raisons, et avant tout parce qu’elle est suicidaire pour l’avenir d’Israël même.

 

Alain, Bernard, Dany et Gérard, qui sont avec moi ce soir à cette table, sont signataires de JCall. Nous avons lancé ensemble notre Appel à la raison, il y a plus de 4 ans, parce que nous étions conscients de l’urgence qu’il y avait à trouver une solution sur la base de deux États pour mettre fin au conflit israélo-palestinien avant qu’il ne soit plus possible de le faire. Or que s’est il passé depuis ? Deux guerres ont eu lieu à Gaza où encore une fois les civils des deux côtés ont été les premières victimes ; des attentats ont de nouveau ensanglanté les villes d’Israël ; le monde arabe s’est installé, depuis un printemps trop éphémère, dans une véritable guerre civile où des forces se réclamant d’une vision intégriste de l’islam s’opposent aux régimes en place et exportent en Europe leur folie meurtrière. Certes ces régimes sont le plus souvent des dictatures que des régimes parlementaires. Mais il y a des signes d’espoir comme ce qui s’est passé en Tunisie où le parti islamiste a perdu le pouvoir suite à des élections libres et le candidat de l’alliance laïque a gagné les élections présidentielles.

 

En Israël, deux gouvernements se sont succédé depuis 4 ans sans avoir réussi à prendre les décisions qui s’imposent pour résoudre le conflit. Des négociations se sont poursuivies pendant 9 mois, au cours de l’année dernière, avec une très forte implication personnelle du ministre américain des Affaires étrangères John Kerry, et nous avions espéré qu’elles puissent conduire à un changement qui puisse redonner confiance et espoir aux deux populations. Mais elles se sont soldées une fois de plus par un échec. Oui, nous savons bien qu’Israël n’est pas le seul fautif dans cet échec et que les Palestiniens ont leur part de responsabilité. Mais comme toujours au Proche-Orient, s’il n’y a pas d’avancée politique, quand cela est encore possible, ce sont toujours les extrémistes qui prennent le dessus. Et les événements de l’été dernier, suite à la rupture des négociations, ont montré une fois de plus l’enchaînement inéluctable de cette logique : kidnapping puis assassinat de trois adolescents étudiants de yeshiva, arrestation en représailles de plusieurs centaines de Palestiniens, proches du Hamas, en Cisjordanie, assassinat d’un adolescent palestinien brûlé vif à Jérusalem, tirs de roquettes sur les villes israéliennes du sud du pays qui ont rapidement entraîné un nouveau conflit. Israël devait se défendre contre ces tirs et les populations vivant dans le sud du pays ne pouvaient pas continuer de vivre sous la menace d’incursions par ces tunnels qui entraient profondément dans son territoire. Mais après 50 jours, ce conflit s’est achevé, laissant derrière lui d’un côté plus de 2000 palestiniens tués dont, selon les estimations, de 50 à 70 % de civils et près de 10000 blessés, et de l’autre 73 israéliens tués, dont 6 civils, et plusieurs centaines de blessés. Sans le système anti missiles Dôme de fer, il est certain que le nombre des victimes israéliennes aurait été bien supérieur. L’Autorité palestinienne par son président a condamné les tirs du Hamas dès le début, en disant que les principales victimes de ce conflit seraient les Palestiniens eux-mêmes et le Premier ministre Netanyahu l’a très justement félicité de sa position, promettant d’ouvrir avec lui de nouveaux horizons politiques. Or la seule annonce qui a suivi a été celle de nouvelles constructions à Jérusalem Est ou ailleurs en Cisjordanie.

 

Un énième conflit donc entre Israël et Gaza pour en arriver aujourd’hui à la même situation qu’avant cette guerre et tout le monde aujourd’hui se prépare à la prochaine. Jusqu’à quand continuer dans cette logique ? C’est pour cela que nous avons décidé, au sein de JCall, de soutenir la demande de reconnaissance de l’État de Palestine par les États européens. Nous l’avons fait parce que nous savons qu’il faut remettre le politique au premier plan de ce conflit et redonner une perspective aux populations qui, des deux côtés, ne croient plus à une solution possible. En Israël plus d’un millier de personnalités, dont beaucoup d’anciens diplomates comme des anciens ambassadeurs qui avaient été en poste ici même à Paris, des écrivains parmi les plus connus du pays, des anciens responsables militaires en charge de la sécurité du pays, ont appelé les parlements européens à reconnaître l’État de Palestine et ils ont été entendus. Ces votes qui le plus souvent ont été soutenus par des députés de gauche comme de droite dans ces parlements n’ont pas été faits dans l’optique d’imposer une solution à Israël, mais d’affirmer que c’est dans l’intérêt même d’Israël que soit créé vite à côté d’Israël un État palestinien. Ils sont un message très clair aux dirigeants israéliens pour leur dire qu’ils ne peuvent poursuivre leur politique de statu quo.

Certes, nous savons que la solution ne pourra venir que suite à une négociation directe entre les deux parties. Mais quand celle-ci n’est plus possible, parce que la confiance n’existe plus, il faut bien aider à la reconstruire et l’Europe a là un rôle à jouer, avec les États-Unis. Il y a un débat aujourd’hui au sein de la gauche israélienne. La France doit-elle, suite à l’échec attendu de la motion palestinienne au Conseil de sécurité, proposer celle qu’elle prépare activement depuis quelques mois avec le soutien des britanniques et celui plus discret des Allemands, avant ou après les élections israéliennes ? Les États-Unis préfèrent attendre le résultat de ces élections, convaincus qu’une nouvelle motion à laquelle ils se verraient obligés d’imposer leur véto si elle était proposée maintenant, ne pourrait que renforcer la droite israélienne dans la campagne électorale. Il semble que ce sera la décision que prendra Paris.

 

Mais tout le monde en convient, ces élections seront cruciales. Certes, on ne dira pas encore une fois qu’elles sont celles de la dernière chance. Mais on sent aujourd’hui en Israël une volonté de changement et, pour la première fois depuis longtemps, on peut imaginer à l’issue du scrutin, en fonction des résultats, un gouvernement où la liste de centre gauche conduite par le parti travailliste et celui de Tsipi Livni ferait alliance avec des listes centristes et pourquoi pas orthodoxes. On est pour l’instant au début de cette campagne. Certains voudraient mettre l’accent sur les questions sociales, au détriment des questions politiques, car derrière les succès de l’économie israélienne tirée par sa High Tech, il y a beaucoup de misère sociale dans le pays. Ce débat n’est pas nouveau. Il a lieu à chaque élection. D’après les sondages, la gauche est créditée d’une plus grande confiance par le public pour s’atteler aux questions sociales et la droite pour garantir la sécurité. Et Netanyahu, comme toujours, se prévaut d’être le seul capable pour faire face aux menaces extérieures dont il égrène les noms meeting après meeting, l’Iran, le Hamas, le Hezbollah, Daesh, Al Quaïda, alimentant un climat de peur collective. Ces menaces sont réelles mais elles ne sont pas de même nature. Et Israël dans son combat n’est pas seul face à ces menaces. Il pourrait, notamment, en répondant à l’Initiative de paix arabe, renforcer son alliance objective avec les régimes arabes pro occidentaux qui sont en guerre aujourd’hui contre l’islamisme. Nous ne prendrons pas position dans cette campagne électorale pour soutenir nommément tel ou tel parti. Nous soutiendrons uniquement ceux qui mettront en avant dans leur programme la solution à deux États, non pas une solution irréaliste ou trop vague dans son contenu, mais la seule solution qui pourrait encore être mise en place, et sans doute pour peu de temps encore, celle du partage sur la base des lignes de 67 avec des changements consentis de territoires et le partage de Jérusalem qui deviendrait la capitale des deux États.

 

En décidant d’organiser cette soirée il y a quelques mois, nous voulions donner la possibilité à trois de nos parrains qui nous ont accompagnés dès le lancement de JCall de pouvoir exprimer publiquement leur position sur la situation actuelle au Proche-Orient. Je suis sûr qu’ils aborderont également les évènements que nous avons vécu ces derniers jours en France. Et je les remercie tous les trois d’avoir accepté d’être avec nous ce soir.

 

David Chemla

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