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3 questions à Jean-Pierre Filiu

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Nous entamons une nouvelle rubrique qui consiste à poser trois questions à différents acteurs ou spécialistes de sujets en rapport avec la situation au Proche-Orient.

Aujourd’hui nous nous sommes adressés à Jean-Pierre Filiu.

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités à Sciences Po (Paris). Historien et arabisant, il a aussi enseigné dans les universités de Columbia, à New York, et de Georgetown, à Washington. Ses ouvrages et ses analyses sur le monde musulman ont été publiés en une douzaine de langues. Il a rapporté d’une récente enquête de terrain « Je vous écris d’Alep » (Denoël), témoignage sur la vie quotidienne de la Syrie en révolution. « Le Monde » le considère comme « un des meilleurs spécialistes mondiaux » d’Al-Qaida.

 

1. Que pouvez-vous nous dire de la situation des réfugiés palestiniens en Syrie? Leur situation diffère-t-elle de celle de la population civile  implantée dans les zones de combat ?

 

Les Palestiniens sont environ un demi-million en Syrie, soit 2% de la population totale. A la différence du Liban, ils n’y sont pas discriminés dans l’accès aux emplois et aux aides, mais, à la différence de la Jordanie, la nationalité syrienne leur est déniée, afin de préserver leur « droit au retour ». Le quadrillage policier sous les Assad est assuré dans les camps de réfugiés par des supplétifs palestiniens des services syriens, généralement membres du Front populaire de libération de la Palestine-Commandement Général (FPLP-CG). Cette dissidence du FPLP a été fondée en 1968 par Ahmed Jibril, un officier palestinien de l’armée syrienne, qui la dirige toujours.

Le principal camp de réfugiés est Yarmouk, au sud de Damas, qui accueillait quelque 150.000 habitants avant la révolution. En juin 2011, des incidents sanglants ont opposé la population de ce camp aux miliciens du FPLP-CG, accusés d’avoir envoyé sur le Golan des Palestiniens désarmés, afin de créer une diversion au profit du régime Assad. En août 2011, le principal camp de réfugiés à Lattaquié est bombardé depuis la mer et la terre par les forces gouvernementales. En décembre 2012, c’est l’aviation d’Assad qui bombarde Yarmouk, officiellement « par erreur ». La réalité est que la population est largement gagnée à l’insurrection, le camp contrôlant une zone stratégique au sud de la capitale.

Depuis juillet 2013, Yarmouk est soumis par le régime à un blocus sévère qui s’est aggravé avec l’hiver. Seuls 20.000 habitants sont aujourd’hui coincés dans un camp en grande partie détruit. Près d’une centaine de personnes sont mortes de faim au cours des dernières semaines. La politique d’affamement systématique, menée par les forces d’Assad dans toute la ceinture « révolutionnaire » de Damas, atteint ici des sommets de cruauté. Les agences de l’ONU n’ont pu accéder que très récemment à Yarmouk, sans pouvoir y distribuer plus de trois mille lots d’assistance (chaque lot correspond aux besoins d’une famille durant dix jours).

 

2. Comment expliquer le silence qui entoure leur situation, notamment de la part des organisations dites « pro-palestiniennes » ? Une délégation internationale doit se rendre en mars à Gaza pour « briser le silence » qui entour le blocus de Gaza ; sans être favorable au blocus, est-ce à votre avis une priorité ?

 

Je me suis exprimé à maintes reprises en faveur d’une levée inconditionnelle du blocus imposé par Israël et l’Egypte à la bande de Gaza. Au-delà du scandale humanitaire que représente un tel siège, cette sanction collective a prouvé son caractère contre-productif : elle permet au Hamas de renforcer son contrôle d’une population trop dépendante pour lui résister, elle génère une rente pour les trafiquants qui rend particulièrement attractive la contrebande d’armes, et elle n’a en rien empêché le Hamas de se doter de missiles aujourd’hui capables de frapper le cœur d’Israël. Mais je ne vois pas non plus de raison d’opposer une souffrance à Yarmouk à une autre souffrance à Gaza.

 

3. Pensez-vous que les événements en Syrie  puissent avoir  une influence sur le déroulement des négociations israélo-palestino-américaines ?


La dynamique révolutionnaire qui traverse le monde arabe depuis l’hiver 2010-11 n’a pas à ce stade entraîné de révision stratégique de la part des Etats-Unis, d’Israël ou de l’Autorité palestinienne. Ces trois partenaires du « processus de paix » partagent la même attitude sur la Syrie, mélange d’hostilité verbale et d’indulgence coupable envers le régime Assad. Il n’y a donc pas de raison pour que les pourparlers en cours soient affectés par la crise syrienne. Ce n’est pas forcément une bonne chose pour la paix dans la région, car c’est autour de la Syrie que, pour le meilleur et pour le pire, va se remodeler ce que j’appelle « le nouveau Moyen-Orient ».

1 commentaire
  1. Minces 6 années ago
    Reply

    L’idée de poser des questions à de vrais connaisseurs est excellente. Je pense que les réponses de Filiu sont très pertinentes.

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