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Quelles sont les perspectives des manifestations actuelles en Israël ?

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Après trois élections en moins d’un an et la constitution, pour faire face à l’épidémie et à ses conséquences, d’un gouvernement d’union soutenu par 75 députés, on aurait pu penser qu’Israël était enfin sorti de la crise politique qu’il traversait depuis 18 mois, avec des gouvernements de transition et sans vote d’un budget.

Et voilà que, moins de trois mois après sa création, ce nouveau gouvernement risque de devoir démissionner à cause d’un désaccord entre les deux partis majoritaires sur la durée du budget qui doit être adopté au plus tard le 25 août.
Malgré les accords de coalition passés avec Gantz, qui prévoyaient un budget biannuel pour 2020 et 2021, Netanyahou veut faire voter un budget uniquement pour l’année en cours alors qu’elle est près de s’achever. Gantz s’oppose à cette exigence, conscient que c’est là une astuce de Netanyahou pour passer la crise actuelle et être en mesure, dans quelques mois, de faire tomber le gouvernement afin d’éviter de devoir appliquer les «accords de rotation» selon lesquels Gantz doit lui succéder au poste de Premier ministre en novembre 2021.

Cette crise politique se déroule alors que l’on assiste depuis plusieurs semaines à une vague de manifestations croissantes dans tout le pays. A la différence des « révoltes des tentes » de l’été 2011, qui avaient rassemblé des centaines de milliers d’Israéliens mobilisés contre la vie chère (symbolisée par le prix du « cottage », ce fromage blanc constituant l’aliment de base du petit déjeuner moyen en Israël), les manifestations actuelles regroupent des mouvements qui ont, pour certains, des revendications plus politiques. Aux manifestants, souvent plus âgés, qui depuis plus d’un an se rassemblaient chaque semaine devant la résidence du Premier ministre à Jérusalem pour protester contre le fait que le pays était dirigé par un homme inculpé dans trois dossiers pour fraude, abus de confiance et corruption, se sont joints des manifestants beaucoup plus jeunes.

Semaine après semaine, plusieurs mouvements se retrouvent pour appeler à la démission de Netanyahou, sans que pour l’instant on puisse parler de convergences des luttes:

– le mouvement des « drapeaux noirs », regroupant plusieurs centaines de manifestants postés chaque samedi sur les ponts qui enjambent les autoroutes et aux grands carrefours du pays

– le mouvement de « Crime minister » mobilisé contre la corruption

– un mouvement composé essentiellement de jeunes, qui sont les plus touchés par la crise économique, et dont beaucoup sont excédés par les mesures de contrôle de la circulation à cause du Coronavirus

– un mouvement regroupant des indépendants et des victimes de la crise économique actuelle, qui reprochent au gouvernement une gestion erratique, alors que près d’un million d’Israéliens se retrouvent sans emploi. Les dernières mesures d’aide ne sont pas suffisantes et sont souvent trop tardives pour sauver les entreprises individuelles. A titre de comparaison, selon la chaîne 12, Israël consacre 1,5% de son PIB pour aider les indépendants, la France 12,1% et l’Angleterre 14,5%.

Pour le gouvernement, ces derniers manifestants sont indéniablement les plus dangereux, d’abord parce que beaucoup d’entre eux constituent le socle de l’électorat du Likoud. Le fait que, de plus en plus, ils acceptent de manifester avec ceux que Netanyahou qualifie «d’anarchistes» et de «gauchistes» est un signe de l’érosion du pouvoir de ce dernier.

Pourtant, Netanyahou avait bien géré la première vague de l’épidémie. En se plaçant au premier plan de la lutte contre le virus, il avait été couvert de louanges par le public (et affirmait-il par les principaux dirigeants du monde) pour sa gestion de la crise sanitaire. Fort de son aura, Netanyahou n’avait pas hésité à demander que lui soient restitués des impôts personnels pour un montant d’un million de shekels, sans voir l’impudence d’une telle demande alors qu’une majorité de la population souffre de la crise économique.

Parallèlement, le Premier ministre avait mis à l’ordre du jour du gouvernement l’application, à partir du premier juillet, du projet d’annexion d’une partie de la Cisjordanie, sur la base du plan Trump dont il préférait, par ailleurs, oublier les autres mesures comme la création d’un État palestinien dans la partie restante. Mais ce projet n’a pas mobilisé le public israélien, dont seulement 4% considérait que c’était là un sujet important, alors que pour 69% d’entre eux c’était plutôt la situation économique. Selon un autre sondage 85% des israéliens sont aujourd’hui inquiets pour leur avenir. Comprenant cette évolution de l’opinion publique, Netanyahou a remisé le projet d’annexion et a cessé d’avoir des discussions à ce propos avec la Maison-Blanche, elle-même plus préoccupée par les difficultés actuelles de Trump pour se faire réélire. Mais il ne l’a pas pour autant enterré et il pourrait le ressortir en fonction du résultat des élections américaines.

Mais après avoir outrageusement mis en avant son rôle personnel dans la gestion de la crise sanitaire, Netanyahou a subi par un effet boomerang les conséquences d’un déconfinement raté, lorsqu’à l’instar du président américain il a appelé trop vite les Israéliens à reprendre leurs activités normales. Une majorité de la population considère aujourd’hui Netanyahou comme responsable de la situation actuelle alors que l’on assiste à une reprise de l’épidémie dans tout le pays. Selon le dernier sondage publié par l’Institut Israélien pour la Démocratie, seulement 25% de la population approuve la gestion de la crise sanitaire par Netanyahou alors que 58% soutiennent les manifestations contre la politique économique du gouvernement. Cette baisse de popularité se traduit dans les sondages où le Likoud redescend à une trentaine de mandats sur les 120 de la Knesset. Cette chute ne se fait pas au profit de son partenaire actuel, le parti Bleu Blanc, qui est crédité d’une dizaine de mandats, mais au profit des partis d’opposition, Yamina de Bennett à l’extrême droite, Yesh Atid de Lapid au centre.

Certes la droite reste majoritaire dans le pays. Mais Netanyahou, qui connaît bien la versatilité du public israélien, est conscient du danger que représentent les manifestations actuelles. Son principal atout est l’absence d’un leader crédible qui serait susceptible de le remplacer. Le seul challenger à l’avoir mis en difficulté depuis 2009, Benny Gantz, est en difficulté après avoir fait le choix de participer à un gouvernement d’urgence. Il lui est difficile de faire valoir les quelques acquis qu’il a obtenu avec ses alliés travaillistes après 70 jours de gouvernement. Ceux-ci ne sont peut être pas négligeables comme l’augmentation des aides aux indépendants, l’accord passé avec les travailleurs sociaux pour améliorer leurs conditions de travail, la prolongation des indemnités de chômage jusqu’à juin 2021, le blocage du projet d’annexion qu’ils ont accepté de soutenir que s’il était appliqué dans le cadre du plan de Trump dans son intégralité, le vote avec l’opposition contre le projet de loi déposé par les partis orthodoxes pour « rééduquer » les jeunes qui ont des tendances homosexuelles, le rejet du projet de loi de contournement de la Cour suprême …. Mais ils ne sont pas perçus par l’opinion comme à mettre à son crédit.

Il y a dans les manifestations actuelles un côté « mai 68 »: happening hebdomadaire où, au côté des spectacles de rue organisés par des artistes pour exprimer leur détresse devant la situation actuelle, on retrouve des manifestants politisés, dont les slogans n’hésitent pas à établir un lien entre la corruption imputée à Netanyahou et à ses ministres du Likoud et l’occupation des territoires palestiniens. Par ailleurs, les observateurs soulignent que beaucoup des manifestants actuels ne sont pas des habitués des manifestations de gauche, certains s’affirmant même comme des électeurs du Likoud. Si aucun des partis politiques d’opposition ne s’approprie la paternité de ces manifestations, la plupart des leaders de la gauche et du centre appellent à y participer. Autre signe de la spécificité de ce mouvement de contestation: l’appel lancé par des manifestants à d’autres composantes de la société israélienne de se joindre à eux.

Quant aux contre-manifestants adeptes de Netanyahou – malgré la présence parmi eux de groupes violents comme « La Famiglia », association de supporters du club de foot Betar Jérusalem -, ils restent encore marginaux. Mais la nervosité croissante du camp Netanyahou et l’augmentation de la violence, parmi ces contre-manifestants, font craindre un dérapage qui pourrait causer des victimes.

Quelles sont les perspectives pour une sortie de crise ?
A ce jour, tous les scénarios sont encore possibles et celui d’un quatrième tour n’est pas le moins probable. Si Netanyahou joue la montre et espère l’essoufflement du mouvement, l’opposition mise sur le renforcement de ces manifestations et attend un possible changement de pouvoir en novembre prochain à Washington qui affaiblirait Netanyahou, d’autant plus qu’à partir du mois de janvier 2021, ce dernier devra se présenter trois fois par semaine devant ses juges.
A moins d’une évolution dramatique, il est aujourd’hui peu probable que Netanyahou démissionne sous la pression populaire. C’était pourtant ce qu’avaient fait d’autres Premiers ministres avant lui : Golda Meïr après la guerre de Kippour, Menachem Begin après la première guerre du Liban, Ehoud Barak après l’échec des négociations israélo-palestiniennes de Camp David et Ehoud Olmert suite à sa mise en examen pour corruption. Mais il s’agissait là de dirigeants qui mettaient l’intérêt général avant leurs propres intérêts.

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