Avec le retour du dernier otage, une page se tourne et une autre s’ouvre

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La photo de Ran Gvili, le dernier otage, affichée sur les chaises sur la place des otages à Tel Aviv 

 

Depuis 843 jours la société israélienne vivait à l’heure du 7 Octobre qui restera le pire jour vécu depuis la création du pays. 843 jours pendant lesquels les médias rappelaient quotidiennement les évènements tragiques de cette journée, les actes d’héroïsme de ces civils et militaires qui se sont trouvés démunis face à l’attaque de plusieurs milliers de membres du Hamas sur leur territoire. 843 jours pendants lesquels des dizaines de milliers d’Israéliens se sont mobilisés, semaine après semaine, sur la place des otages à Tel Aviv et partout dans le pays, répétant à l’intention de leurs familles cette phrase : « Vous n’êtes pas seuls, Nous sommes avec vous » ! Plus qu’un simple message de solidarité, ce cri témoignait d’un sentiment profond d’une communauté de destin que partageaient ces manifestants avec les familles des otages. Tout le pays a appris à connaître les noms et les histoires de ces 251 otages, des vivants comme des morts. Et tout le pays a fêté leur retour comme si c’était celui d’un membre de leur famille.

C’est cet engagement déterminé de la population qui a permis leur retour jusqu’au dernier ce 26 janvier. Celui de la dépouille de Ran Gvili, ce policier qui, après avoir réussi à sauver une centaine de jeunes du festival Nova, a été tué en participant au combat pour empêcher les dizaines de membres du Hamas de pénétrer dans le kibboutz Alumim. C’est cette mobilisation qui a maintenu la question du sort des otages à la une des médias en Israël. C’est elle qui a poussé le président Trump, comme il l’a reconnu publiquement, à contraindre Netanyahou à accepter un cessez-le-feu qui était la condition de leur libération.

Quant à nous, nous avons évidemment partagé, avec tous les Israéliens, la joie de voir le retour du corps du dernier otage remis à sa famille pour qu’elle puisse l’enterrer. Ce dernier enterrement permettra-t-il enfin à la société israélienne de panser ses plaies et de passer à une autre étape ? Rien n’est moins sûr. Les plaies mettront encore beaucoup de temps à cicatriser. Plus de vingt mille civils et soldats ont été blessés pendant cette guerre et beaucoup d’entre eux garderont des séquelles à vie. Quant aux traumatisés, ils se comptent par centaines de milliers, civils et militaires compris[1]. Cette semaine encore, un soldat vient de mettre fin à ses jours dans une base militaire, s’ajoutant à une liste trop longue de suicides au sein de l’armée depuis deux ans[2].

La réhabilitation des maisons détruites dans les kibboutzim et les villes  prendra du temps, celle des esprits beaucoup plus.

Le retour du dernier otage a retiré au gouvernement le prétexte qu’il avait jusqu’à aujourd’hui pour s’opposer au passage à la seconde étape du plan de Trump. Celui-ci prévoit l’installation d’un gouvernement technocratique pour diriger la reconstruction et la vie civile à Gaza sous la responsabilité d’un Conseil de la paix dirigé par Trump lui-même. Ce plan prévoit aussi un retrait partiel de l’armée israélienne en échange d’un désarmement du Hamas. C’est ce dernier point qui soulève le plus de questions. Qui va contrôler ce désarmement ? La Turquie, alliée des Frères musulmans ou le Qatar, le financier du Hamas ? Tous deux vont faire partie du Conseil de la paix, et Netanyahou va être obligé de les côtoyer, malgré toutes ses dénégations, au sein de ce Conseil qu’il a rejoint. Le fait même que l’ouverture du passage de Rafah entre Gaza et l’Egypte ait été annoncée par Ali Shaath, le chef du gouvernement technocratique palestinien, est en soi significatif du fait que ce ne seront pas les Israéliens qui dicteront la suite des évènements mais bien les Américains.

Malgré toutes les déclarations israéliennes, le fait que les corps de tous les otages aient été retrouvés et restitués est aussi la preuve que le Hamas est encore en mesure de contrôler la situation dans la partie de la bande de Gaza qui n’est pas occupée par Tsahal. Il témoigne aussi de la volonté de l’organisation palestinienne de continuer à jouer un rôle dans l’étape d’après.

Le gouvernement israélien a évité depuis deux ans de préparer ce jour d’après, il se voit donc contraint aujourd’hui d’accepter les décisions américaines. Celles-ci dépendent de la versatilité d’un président qui peut à tout moment changer d’avis. Pour l’instant son intérêt, et celui des États-Unis, passent par la mise en place de son plan. Qu’en sera-t-il quand il se rendra compte que son projet de Riviera à Gaza ne pourra pas se faire sur le dos de deux millions de personnes qui n’ont plus de lieu où retourner ? Et si Trump réussit à installer ce gouvernement technocratique palestinien à Gaza, pourra-t-il ignorer la situation en Cisjordanie où le gouvernement israélien laisse les colons commettre impunément des actes de violence contre la population civile palestinienne[3] ? Ira-t-il jusqu’à forcer le gouvernement israélien, ou le suivant, à accepter l’avènement d’un État palestinien pour s’assurer de la manne financière saoudienne et émirati ?

De nombreuses questions restent encore à résoudre. Mais une page est définitivement tournée. La population israélienne est fatiguée et aspire  dans sa très grande majorité à la fin de la guerre et au retour des réservistes à la vie civile. Quant à la population palestinienne, même si elle ne peut pas manifester ouvertement contre le Hamas, elle attend son salut de l’intervention internationale.

Enfin cette autre étape doit aussi permettre au public israélien de se rendre compte de l’ampleur du désastre humanitaire à Gaza. Sans remettre en question la responsabilité majeure des dirigeants du Hamas dans cette situation, il faudra bien que le public israélien commence à s’interroger sur la conduite de la guerre par son gouvernement et par l’armée et se demande s’il n’y aurait pas eu une possibilité d’y mettre fin plus tôt.

Beaucoup de leçons sont à tirer de cette guerre sur les plans sécuritaires et organisationnels. L’état-major de Tsahal les a déjà probablement prises en compte. Mais ce qui n’a pas été fait jusqu’à présent, c’est la critique de la conception politique qui a conduit à la catastrophe du 7 Octobre. C’est ce que veulent éviter Netanyahou et son gouvernement, qui en sont les principaux responsables, en refusant l’instauration d’une commission d’enquête nationale. Cette demande partagée par la majorité de la population sera sans doute au cœur de la campagne électorale. Comme le seront les enquêtes en cours montrant la collusion de l’entourage du Premier ministre avec le Qatar.

On en revient donc au poids et au rôle de la société civile. C’est sa mobilisation qui a permis le retour des otages. Cette victoire contre le gouvernement, pour lequel la question des otages était loin d’être prioritaire, devrait inspirer l’opposition en Israël pour la prochaine échéance électorale. Elle ne réussira à gagner ces élections que si elle réussit à maintenir cette mobilisation de la population. Nous essaierons, quant à nous, dans les mois à venir, de faire entendre sa voix.

 David Chemla

[1] 600 000 demandes de soin ont été faites auprès des centres de soin psychologique

[2] On dénombre depuis le 7 Octobre parmi les soldats 280 tentatives de suicides et 70 suicides

[3] 1485 exactions violentes commises par des colons en Cisjordanie recensées en 2025, contre 896 en 2024, 1135 en 2023, 749 en 2022, 480 en 2021 et 348 en 2020

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