Lander contre Goldman, une histoire du judaïsme américain

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Le 23 juin se tiendront les élections primaires à New York en vue des élections au Congrès de novembre prochain. L’une des plus suivies aura lieu dans la 10ème circonscription, l’une des plus progressistes du pays, qui englobe une partie de Brooklyn et le sud de Manhattan. Un scrutin dont l’issue revêt une importance particulière pour les Juifs américains.

Dan Goldman représente cette circonscription au Congrès depuis quatre ans. Il est aujourd’hui défié par Brad Lander, ancien contrôleur municipal de New York. Tous deux sont juifs, et leur affrontement illustre le débat grandissant qui traverse les Juifs de la New York de Mamdani, ainsi que la communauté juive américaine dans son ensemble.

Goldman incarne un sionisme libéral traditionnel : il soutient l’État d’Israël tout en se montrant de plus en plus critique envers le gouvernement israélien. Il s’oppose à toute forme de boycott d’Israël et soutient le principe d’un conditionnement de l’aide militaire américaine, sans toutefois remettre en cause son existence. Il s’est également opposé à la reconnaissance d’un État palestinien par des pays comme la France, l’Australie ou le Royaume-Uni.

Après avoir, semble-t-il, été écarté d’un poste qu’il convoitait dans l’administration du maire Mamdani, malgré son soutien lors de l’élection municipale, Brad Lander a choisi de défier Goldman sur sa gauche, notamment sur la question israélienne, devenue l’un des axes centraux de sa campagne. Après s’être prononcé en faveur du désinvestissement d’Israël, Lander a qualifié les actions israéliennes à Gaza de « génocide » et il défend une ligne beaucoup plus dure à l’égard d’Israël.

Alors que Dan Goldman a participé à la parade célébrant Israël, Brad Lander a choisi de la boycotter. Tous deux sont fermement engagés dans la lutte contre l’antisémitisme et bénéficient du soutien de J Street, le principal lobby pro-israélien libéral. Ils incarnent néanmoins deux sensibilités distinctes du Parti démocrate sur la question israélienne, reflétant une véritable fracture au sein des Juifs américains progressistes.

La récente vidéo de soutien de Mamdani à Brad Lander illustre cette profonde divergence entre les deux candidats et explique pourquoi cette élection dépasse largement les frontières de la 10e circonscription. Dans cette publicité, construite autour du thème du basket-ball, Mamdani passe symboliquement le ballon à Brad Lander, aux côtés de deux élus des Democratic Socialists of America (DSA), Avila Chevalier et Claire Valdez. Toutes deux contestent vivement la légitimité d’Israël en tant qu’État juif et démocratique, dans une ligne proche de celle du maire.

Avila Chevalier fut une membre active de Students for Justice in Palestine (SJP) à l’université Columbia. Elle soutient le mouvement BDS et a participé au rassemblement pro-palestinien controversé du 8 octobre 2023, qui avait conduit Brad Lander à quitter les DSA. Si Chevalier a depuis supprimé certaines publications appelant à abolir l’ICE ou la police, elle assume toujours pleinement ses positions les plus controversées sur Israël. Brad Lander peut-il réellement construire une alliance politique durable avec une telle figure ?

Lander estime qu’il est possible de nouer des partenariats avec des organisations antisionistes. Cette conviction est respectable, mais elle semble ignorer la montée actuelle de l’antisémitisme, dont une partie est alimentée par certaines formes d’antisionisme radical. Lander connaît pourtant bien le « test de pureté idéologique » imposé à de nombreux Juifs progressistes : ils sont acceptés à condition de prendre leurs distances avec Israël et le sionisme. C’est pourquoi il concentre une grande partie de sa campagne sur le bilan de Dan Goldman concernant Israël, afin de lui contester son image de progressiste, malgré son soutien par des organisations comme le Planning Familial ou son engagement en faveur de Medicare for All, de l’abolition de l’ICE et d’une réforme fiscale ambitieuse.

Alors que le gouvernement israélien actuel pousse le pays vers une annexion de facto de la Cisjordanie, une partie des jeunes Juifs américains, en décalage avec leurs ainés, semble davantage séduite par l’idée d’un État binational, renonçant progressivement à l’objectif d’un État à la fois juif et démocratique. D’un point de vue strictement électoral, Brad Lander pourrait donc avoir raison de miser sur une alliance avec les antisionistes. Mais cette stratégie risque également d’accélérer l’éloignement des Juifs américains vis-à-vis d’Israël et des Israéliens, y compris les plus libéraux.

La victoire de Mamdani à New York a déjà contribué à faire évoluer le débat démocrate sur Israël. Une victoire de Brad Lander, combinée à celles des autres candidats soutenus par Mamdani, renforcerait encore davantage son influence au sein du Parti démocrate à l’échelle nationale et contribuerait à transformer ce parti en un critique non seulement des politiques israéliennes, mais aussi d’Israël en tant qu’État.

À bien des égards, cette primaire interroge l’avenir même du sionisme libéral, aujourd’hui pris entre deux pôles opposés : un sionisme de droite radicale et un antisionisme de gauche. Dan Goldman incarne une forme de sionisme libéral qui combat ces deux extrêmes tout en critiquant fermement le gouvernement israélien lorsque cela lui paraît nécessaire. Brad Lander semble, au contraire, privilégier une alliance avec des mouvements qui contestent la légitimité même de l’État d’Israël.

Les électeurs devront ainsi choisir entre deux visions profondément différentes de l’avenir des relations entre les États-Unis, Israël et le judaïsme libéral américain.

Sébastien Lévi

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