La coalition au pouvoir en Israël vient de décider de mettre au vote la semaine prochaine une proposition de loi de dissolution de la Knesset. Cette décision a été prise pour empêcher que ce soit l’opposition qui prenne cette initiative avec le soutien des partis orthodoxes. En effet, ceux-ci, déçus que la loi d’exemption du service militaire des jeunes orthodoxes n’ait toujours pas été votée, menaçaient le gouvernement de ne plus le soutenir. En devançant l’opposition, le gouvernement conserve ainsi la maîtrise du calendrier. Il va utiliser toutes les ressources que lui donne le pouvoir pour faire traîner le débat à la Knesset et fixer une date qui lui convienne[1] pour les futures élections.
Une dissolution sous contrainte, un système sous tension
La vingt-cinquième législature de la Knesset sera donc presque parvenue au terme de son mandat. Issu des élections du 1er novembre 2022, le gouvernement actuel a non seulement conservé sa majorité de 64 députés, mais il l’a agrandie à 68 députés après le ralliement des 4 représentants d’un petit parti dirigé par Gideon Saar, ancien transfuge du Likoud, élu en 2022 sur une liste commune avec Benny Gantz, dirigeant d’une des deux listes centristes. Les élections de 2022 étaient les cinquièmes depuis 2019. Les quatre précédentes avaient chaque fois porté au pouvoir des majorités courtes qui n’avaient pas résisté à l’épreuve du temps. L’avant-dernière élection d’avril 2021 fut la seule à mener à une alternance en portant au pouvoir le tandem Naphtali Bennett et Yaïr Lapid qui se sont succédé au poste de Premier ministre.
Le mode de scrutin proportionnel plurinominal[2] existant depuis la création du pays contraint les partis, à l’issue des élections, à s’accorder pour constituer une majorité. Le président de l’État donne généralement un mandat au leader de la liste qui a obtenu le plus de voix, pour négocier un accord de gouvernement avec d’autres partis. Une fois signé, ce dernier limitera par la suite la marge de manœuvre du gouvernement, surtout dans les éventuelles négociations auxquelles il devra participer sur la scène internationale.
La dispersion des voix sur un grand nombre de listes (10 dans la Knesset actuelle et 13 dans la précédente) maintient la coalition au pouvoir sous la menace constante de la moindre défection de députés qui décideraient de rejoindre l’opposition, souvent à la suite de promesses de leur octroyer des postes ministériels dans la prochaine mandature. C’est ce qui a conduit à la chute du gouvernement d’alternance en 2022.
Pour réduire le nombre de petites listes, la Knesset a voté la nécessité pour celles-ci de dépasser un seuil minimum de voix pour être représentées. Celui-ci n’a cessé d’être augmenté au fil des années. Il est depuis 2015 de 3,25 % des bulletins exprimés. C’est pourquoi les petites listes ont tout intérêt à s’accorder avant les élections pour fusionner afin d’être certaines de dépasser ce seuil. Pour ne pas l’avoir fait avec le parti travailliste en 2022, à la suite du refus de celui-ci, le Meretz, le parti de gauche sioniste, n’est pas représenté aujourd’hui à la Knesset, bien que le total de ses voix obtenues avec celles du parti travailliste dépassait de près de 45000 voix celles du parti orthodoxe Yahadout Ha Torah, lui-même résultat de la fusion des partis Degel Hatorah et Agoudat Israël. Le parti travailliste est représenté aujourd’hui à la Knesset par 4 députés alors que Yahadout Ha Torah l’est par 7[3]. Autre conséquence de ce système : les accords passés entre les listes avant les élections, deux à deux, pour mettre en commun les bulletins de vote obtenus en surplus de ceux pris en compte pour leurs postes de députés, mais insuffisants pour en avoir un de plus. Comptabilisés ensemble, ces bulletins peuvent permettre, parfois, à la liste qui en a obtenu le plus grand nombre d’obtenir un mandat de plus.
Pendant les cinq premières décennies de l’État, il y a toujours eu un, puis deux partis dominants, qui obtenaient au moins 40 députés, ce qui donnait aux gouvernements une certaine stabilité[4]. Il y avait, alors, de réelles divergences idéologiques entre ces deux partis sur les questions économiques et sociales, ainsi que sur la sécurité et la paix. Puis ces différences se sont estompées. Le centre et la gauche se sont progressivement ralliés, comme dans la plupart des pays occidentaux, au soutien à une politique économique de plus en plus libérale au détriment des couches les plus défavorisées. Quant aux questions de sécurité, elles ont été moins clivantes depuis l’échec des accords d’Oslo et l’éclatement de la seconde Intifada. Seuls le Meretz à gauche et les « partis arabes » ont continué à préconiser dans leur programme une solution au conflit sur la base de deux États.
Du fait de cette uniformisation idéologique qui rend difficilement distinguables la droite libérale et les partis centristes, les listes sont de plus en plus construites autour de la personnalité de leur leader. Les électeurs sont appelés à voter pour un homme, ou une femme, plutôt que pour un programme. Ils ne connaissent d’ailleurs pas toujours les noms des autres candidats de sa liste, et encore moins l’ordre de leur positionnement dans celle-ci, qui détermine pourtant s’ils ont une place éligible ou pas. Depuis son retour au pouvoir en 2009, c’est de loin Netanyahou qui domine la scène politique israélienne. Il a même dépassé Ben Gourion par sa longévité au poste de Premier ministre (19 ans jusqu’à aujourd’hui par rapport à 14 ans).
Analyse du vote des quatre tribus
L’ancien président Rivlin expliquait qu’Israël était composé de quatre tribus : les orthodoxes (Haredim), les sionistes religieux, les Arabes et les Juifs libéraux. L’analyse de la sociologie électorale des quinze dernières années montre une certaine stabilité dans le vote des électeurs, chacun votant en conformité avec sa tribu, les transfuges d’une tribu à l’autre restant généralement peu nombreux.
La première tribu, évaluée à 13,9 % de la population, est représentée à la Knesset par les deux partis orthodoxes, Yahadout Ha Torah, pour les ashkénazes, et Shas, pour les sépharades. Ils ont obtenu ensemble, au cours des 8 élections qui se sont succédé de 2009 à aujourd’hui, de 16 à 18 députés, à l’exception de celles de 2015 où ils en ont eu 13. Leurs électeurs sont généralement très constants dans leur vote et suivent les recommandations de leur rabbin. Ces partis ont soutenu tous les gouvernements dirigés par Netanyahou. Ce dernier a en effet répondu, jusqu’à aujourd’hui, à toutes leurs demandes en termes de soutien financier pour leurs yeshivot et leur système éducatif, ou de vote de lois pour leur permettre de continuer à vivre selon leurs traditions. Alors qu’à l’origine ces partis ne s’affirmaient pas sionistes, parce que pour eux l’État juif ne devait advenir qu’après l’arrivée du messie et non par l’intervention humaine, on constate ces dernières années un rapprochement de certains de leurs électeurs avec les partis représentant les sionistes religieux. Le Shas a d’ailleurs rejoint l’Organisation sioniste mondiale en 2010, et Yahadout HaTorah est depuis 2020 représenté par la liste Eretz HaKodesh qui lui est affiliée.
La seconde tribu, celle des sionistes religieux, est représentée aujourd’hui par deux partis à la Knesset, Hatsionout Hadatit (Le Sionisme religieux) et Otsma Yehudit (la Force juive), qui comptabilisent ensemble 14 députés. Ils sont issus de ce qui fut le parti national religieux (le Mafdal), créé après la fusion de deux petits partis en 1956, qui a, jusqu’en 1977, participé à tous les gouvernements travaillistes. La guerre des 6 Jours et la conquête de Jérusalem-Est et de la Judée-Samarie – le cœur de l’Israël biblique – ont été interprétées par une grande partie de leurs électeurs comme un événement de portée métahistorique qui a modifié progressivement leurs positions idéologiques. Sous la pression de son aile ultra nationaliste et du Goush Emounim (le bloc de la foi), le Mafdal s’est radicalisé et s’est transformé en un parti annexionniste, évoluant, pour une partie de ses électeurs, vers un ethno-nationalisme religieux d’essence messianique. Depuis 2009, les sionistes religieux ont participé à tous les gouvernements dirigés par Netanyahou, qui a toujours dépendu de leur soutien jusqu’à aujourd’hui pour maintenir sa coalition au pouvoir. En contrepartie, Netanyahou a permis à leurs ministres d’appliquer leur politique effrénée d’annexion en Cisjordanie, avec une nette accélération au cours de cette législature[5]. Plus grave encore, il a laissé la frange la plus extrême des colons accomplir impunément leurs exactions quasi quotidiennes à l’égard des Palestiniens[6]. Le leader de Hatsionout Hadatit est Bezalel Smotrich, le ministre des Finances et le ministre délégué au sein du ministère de la Défense, qui est de facto en charge de la colonisation en Cisjordanie, pour laquelle il débloque des budgets[7].
Celui de Otsma Yehoudit, Itamar Ben Gvir, est l’actuel ministre de la Sécurité nationale, alors qu’il a été lui-même arrêté dans le passé des dizaines de fois et condamné à huit reprises pour incitation à violence et à la haine raciale en raison de ses activités politiques. Il avait même menacé de mort Rabin à la télévision quelques semaines avant son assassinat. Il est aujourd’hui responsable de la police, qu’il a transformée en outil à son service. Sa photo, sabrant le champagne à la Knesset après le vote de la peine de mort destinée uniquement aux terroristes palestiniens coupables de meurtre – une loi qui devrait normalement être rejetée par la Cour suprême –, restera une tâche sur la Knesset.
Il faut toutefois noter qu’a toujours existé un courant sioniste religieux pacifique, très opposé à cette évolution idéologique, et qui vote généralement pour des partis centristes ou de gauche[8]. De plus, beaucoup d’électeurs du parti Hatsionout Hadatit ne soutiennent pas aujourd’hui les positions ultranationalistes de Smotrich et envisagent de ne pas voter pour lui aux prochaines élections, comme le montrent régulièrement les sondages où ce parti ne franchirait pas le seuil minimum, alors que celui de Ben Gvir obtiendrait 9 députés.
La troisième tribu, évaluée à 21,5 % de la population du pays, est représentée par 4 partis arabes : Balad, parti nationaliste, Ta’al, également parti nationaliste appelant à l’égalité entre Juifs et Arabes, Hadash, parti communiste et Ra’am, parti islamiste. Jusqu’à la seconde Intifada en 2000, le taux de participation aux élections des Arabes israéliens (ou Palestiniens israéliens) était relativement comparable à celui de la moyenne nationale : autour de 80 %. Puis on a assisté à un décrochage entre les deux taux de participation. De 2003 à aujourd’hui, il a baissé dans les localités arabes, variant entre 44,6% au plus bas en 2021, et 64,8 % au plus haut en 2020, alors que le taux national variait entre 63,5 % en 2006 et 72,5 % en 2015[9]. Il est intéressant de noter que ce taux augmente quand les partis arabes se présentent sur une liste commune, comme ce fut le cas en 2019 et 2020 où il a été respectivement de 59,2 % et 64,8 % avec comme résultats 13 et 15 députés élus. Les électeurs arabes votent toujours majoritairement pour les partis arabes. En 2020, ils ont voté à 87,6 % pour eux et à 12,4 % pour les partis juifs et en 2022 à 85,8% pour les partis arabes et 14,2 % pour les partis juifs. Avec un taux de participation de 57,8 % en 2022, les électeurs des localités chrétiennes sont plus nombreux à voter pour les partis arabes (71,5%) que pour les partis juifs (28,5 %). Quant aux Druzes, avec un taux de participation de 50,9 %, ils votent à 90 % pour les partis juifs et à 10 % pour les partis arabes[10].
Un des enjeux des prochaines élections sera le taux de participation des électeurs arabes et druzes. S’il se rapproche de celui des Juifs, il pourrait conduire à l’élection de 15, voire plus, députés, ce qui ferait des partis arabes les arbitres entre les deux blocs. Des 4 partis arabes, seul Ra’am envisage la participation au sein d’une même coalition avec les partis juifs, comme il l’a déjà fait en 2020 dans le gouvernement Bennett/Lapid. Ra’am est un parti islamiste qui a rompu avec l’idéologie des Frères musulmans[11]. Il a soutenu les accords d’Oslo et son leader, Mansour Abbas, ne cesse de répéter sur les plateaux de télévision qu’il reconnait Israël comme étant un État juif et démocratique et que sa principale préoccupation est la situation des Arabes en Israël, et notamment leur sécurité face à la hausse de la criminalité dans leurs villes[12]. Ses électeurs le poussent à exiger un poste ministériel en cas de participation à une future majorité si l’opposition remporte les élections, ce qu’il n’avait pas fait en 2022. Pour l’instant, seul le parti des Démocrates dirigé par Yaïr Golan affirme la nécessité que les Arabes israéliens soient représentés au sein du prochain gouvernement. Les autres partis juifs au sein de l’opposition actuelle, prenant acte du climat anxiogène dans la société juive israélienne depuis le 7 octobre, évitent, au mieux, de se prononcer sur ce sujet, ou sinon affirment ne vouloir construire une coalition qu’avec des partis sionistes. Si le résultat des élections confirme les sondages actuels[13], il sera difficile à l’opposition actuelle de se passer du soutien de Mansour Abbas dans le prochain gouvernement en cas de victoire. C’est pourquoi Smotrich oriente actuellement ses attaques contre Bennett en mettant en cause cette future alliance, malgré les dénégations de celui-ci.
Enfin, le vote de la quatrième tribu, celle des Juifs libéraux (autour de 55 %). Il sera le plus déterminant pour les prochaines élections parce que c’est parmi eux qu’il peut y avoir des transferts de vote d’une liste à l’autre. Six partis juifs non religieux sont représentés aujourd’hui à la Knesset. Ils comptent ensemble 78 députés, soit près des deux tiers des membres de la Knesset. Ces partis sont :
- Le Likoud à droite avec 32 députés auxquels se sont ralliés les 4 députés de la liste menée par un ancien transfuge du Likoud
- Yesh Atid, le parti centriste dirigé par le chef actuel de l’opposition, Yaïr Lapid, avec 24 députés
- Le Camp national, autre parti du centre droit, dirigé par Benny Gantz avec 8 députés
- Israel Beteinou, le parti russophone laïc et de droite, dirigé par Avigdor Liberman avec 6 députés
- Les Démocrates, né de la fusion du parti travailliste (Avoda) avec le Meretz, comptant 4 députés.
Les électeurs votant pour ces partis se divisent en deux groupes :
Ceux qui ont décidé de leur vote et ne le changeront pas. On peut estimer que c’est le cas pour la plupart des électeurs du parti des Démocrates et d’Israel Beteinou. Pour le Likoud, qui bénéficie généralement d’un soutien constant de ses électeurs, il est intéressant de constater qu’on assiste à un certain effritement de leurs intentions de vote. Selon un récent sondage, 42 % d’entre eux n’envisagent pas de voter pour lui[14].
Ceux qui n’ont pas complètement décidé de leur vote et attendent de connaître les listes en lice avec leurs leaders pour le faire. Cette indécision est la conséquence du système électoral israélien où une personne peut décider de se présenter et constituer autour de son nom une liste de candidats quelques mois seulement avant les élections. Une grande partie des Juifs libéraux ne vote pas en fonction des programmes des listes, mais plutôt en fonction des hommes et des femmes qui les incarnent, d’autant plus qu’il n’y a pas toujours de différence fondamentale entre ces programmes, à l’exception de ceux des deux partis plus marqués idéologiquement que sont le Likoud à droite et les Démocrates à gauche. En procédant ainsi, les électeurs peuvent avoir de mauvaises surprises après leur vote, parce qu’ils ne connaissent pas toujours les autres candidats choisis par le leader de la liste ni le programme qu’il va appliquer à part quelques généralités[15].
Le tout sauf Bibi n’est pas un programme
Pour faire face à l’emprise exercée par Netanyahou sur la vie politique israélienne depuis une quinzaine d’années, les électeurs aspirant à un changement espèrent, à chaque élection, l’arrivée d’un homme, ou d’une femme, providentiel(le) pour le battre. Et beaucoup choisissent le candidat qui leur semble capable de rassembler autour de lui une majorité pour gagner.
Deux nouveaux candidats, non présents aujourd’hui à la Knesset, sont aujourd’hui les mieux placés pour l’emporter face à Netanyahou :
Naphtali Bennett qui a été Premier ministre quelques mois dans le gouvernement d’alternance précédent. Homme de droite, religieux, mais attaché aux règles de la démocratie et à l’État de droit, il est prêt à faire une coalition avec des partis du centre et de gauche comme il l’a déjà fait. Ne disposant pas aujourd’hui de députés à la Knesset, sa liste ne peut pas bénéficier des allocations de l’État pour le financement public des campagnes électorales des partis politiques. Ce qui n’est pas le cas du chef actuel de l’opposition, Yaïr Lapid, qui dispose de 24 mandats avec son parti Yesh Atid. C’est sans doute une des raisons qui ont conduit ces deux leaders à se rassembler au sein de Ya’had, une liste commune pour les prochaines élections. Lapid, actuellement en perte de vitesse selon les sondages, assurerait ainsi selon cet accord la présence d’une dizaine de députés issus de son parti parmi les 24 premiers de cette liste commune. Pour l’instant, Ya’had, avec 25 mandats, fait jeu égal avec le Likoud dans les intentions de vote.
Gadi Eizenkot, ancien chef d’état-major d’origine marocaine, élu en 2022 sur la liste dirigée par Benny Gantz mais l’ayant quitté après des désaccords, a créé sa propre liste, Yashar, qui obtiendrait selon les sondages entre 12 et 15 députés. Gadi Eizenkot, qui a perdu pendant la guerre à Gaza un fils et un neveu, tous deux soldats, est très populaire.
Pendant les quelques mois qui nous séparent des élections, il faut s’attendre à de nombreux changements jusqu’au dépôt des listes finales. À droite, quelques voix s’élèvent au sein du Likoud pour constituer une liste de droite, sans Netanyahou, pour récupérer les électeurs déçus et les empêcher de rejoindre d’autres listes du centre. Au centre, Benny Gantz, qui dispose aujourd’hui de 8 mandats, ne passerait pas le seuil minimum. Après Eizenkot, d’autres députés ont annoncé leur départ de son parti et il y a beaucoup de pression pour qu’il se retire de la vie politique afin d’éviter une perte de voix dans le camp libéral. Eizenkot, connu pour avoir été un bon stratège comme chef d’état-major, attend son heure pour décider soit de se rallier à la liste Bennett/Lapid, soit à celle de Liberman, ou encore de conserver sa liste indépendante.
Il y a en tout cas trois conditions pour que l’opposition actuelle soit en mesure de gagner ces élections :
Que le taux de participation des électeurs arabes et druzes se rapproche de celui des Juifs, malgré toutes les tentatives d’intimidation auxquelles il faut s’attendre de la part de la droite pour les décourager de venir voter ;
Que les listes du centre et de gauche risquant de ne pas passer le seuil minimum se désistent ou fusionnent avec une autre liste ;
Que les nombreux Israéliens expatriés reviennent voter[16].
Ces conditions sont certainement nécessaires, mais elles ne sont pas suffisantes, de même que le « tout sauf Bibi » ne peut constituer un programme. Dans l’état actuel de la société israélienne, avec ses divisions internes et le climat de violence entretenu par l’extrême droite, il faut lui proposer un projet mobilisateur de refondation, de retour à l’ordre public, notamment dans les villes arabes, de lutte contre la corruption et de respect des règles de fonctionnement de la démocratie telles qu’elles ont été mises en place depuis la création de l’État et que ce gouvernement a cherché à démanteler. Malgré la guerre, et sans doute à cause des traumatismes du 7 octobre, la question palestinienne ne sera pas à l’ordre du jour de la campagne électorale. La majorité de la population pense qu’il n’y a pas de partenaire fiable du côté palestinien avec lequel entamer une quelconque négociation. C’est donc un sujet que les partis politiques préféreront éviter, se focalisant uniquement sur les questions de sécurité. Les Démocrates et les partis arabes sont les seuls à parler de résolution du conflit, et non uniquement de sa gestion.
L’impact de la guerre sur une société encore traumatisée
Depuis le 7 octobre 2023, le pays est en guerre, la plus longue de son histoire, une guerre entrecoupée de cessez-le-feu, imposés chaque fois par le président Trump. Jusqu’au retour de la dépouille du dernier otage le 26 janvier dernier, toute la société vivait à l’heure du 7 octobre, qui restera le pire jour vécu depuis la création du pays. 843 jours s’étaient écoulés depuis ce samedi noir. 843 jours pendant lesquels les médias rappelaient quotidiennement les évènements tragiques de cette journée, les actes d’héroïsme de ces civils et militaires qui se sont trouvés démunis face à l’attaque de plusieurs milliers de membres du Hamas sur le territoire israélien. 843 jours pendant lesquels des dizaines de milliers d’Israéliens se sont mobilisés, semaine après semaine, sur la place des otages à Tel-Aviv et partout dans le pays, répétant à l’intention des familles des otages cette phrase : « Vous n’êtes pas seuls, nous sommes avec vous ! ». Plus qu’un simple message de solidarité, ce cri témoignait d’un sentiment profond : celui d’une communauté de destin que partageaient ces manifestants, et avec eux près de 80 % de la population, avec les familles des otages. Le retour de la dépouille du dernier otage n’a pas permis encore à la société israélienne de panser ses plaies. Celles-ci mettront encore beaucoup de temps à cicatriser. Plus de vingt mille civils et soldats ont été blessés pendant cette guerre et beaucoup d’entre eux garderont des séquelles à vie. Quant aux traumatisés, ils se comptent par centaines de milliers, civils et militaires compris[17]. La réhabilitation des maisons détruites dans les kibboutzim et les villes prendra du temps, celle des esprits beaucoup plus.
Mais ce dernier cessez-le-feu n’a pas duré longtemps. Confronté à des négociations entre Américains et Iraniens qui s’enlisaient, Netanyahou a réussi, selon la plupart des sources, à convaincre le président de Trump d’attaquer ensemble l’Iran le 28 février dernier et d’éliminer par un bombardement ciblé sa direction politique. Malgré ce succès et après plus de deux mois de guerre, qui a entrainé le monde dans une crise économique sans précédent avec le blocus du détroit d’Ormuz, les deux alliés ne partagent plus aujourd’hui les mêmes objectifs. Trump cherche un moyen de mettre fin à une guerre qui n’est pas populaire aux États-Unis alors que Netanyahou, en baisse dans les sondages, persiste à vouloir la poursuivre jusqu’à la chute du régime iranien. Selon la plupart des analystes, y compris israéliens, cet objectif semble aujourd’hui difficilement atteignable par la poursuite de la guerre, comme le sont également celui du désarmement du Hezbollah au Liban ou du Hamas à Gaza. Bien que 64 % des Juifs israéliens et 48,5 % des Arabes israéliens pensent que l’arrêt de la guerre avec l’Iran n’est pas compatible avec les intérêts israéliens[18], cette question ne semble pas avoir d’impact sur les sondages. Les succès militaires obtenus, qui ne se sont pas traduits pour l’instant en avancées politiques, n’ont pas pour autant été suffisants pour permettre à Netanyahou de regagner le soutien qu’il avait avant le 7 octobre.
Beaucoup de leçons sont à tirer de cette guerre sur les plans sécuritaires et organisationnels. L’état-major de Tsahal les a déjà probablement prises en compte. Mais ce qui n’a pas été fait jusqu’à présent, c’est la critique de la conception politique qui a conduit à la catastrophe du 7 octobre. C’est ce que veulent éviter Netanyahou et son gouvernement, qui en sont les principaux responsables, en refusant l’instauration d’une commission d’enquête nationale. Alors que tous les officiers supérieurs en poste à cette date ont déjà démissionné, les dirigeants politiques refusent d’assumer leurs responsabilités. Le gouvernement a décidé de nommer une commission gouvernementale à la place de la commission nationale que demande la majorité la population (80%). Ce sujet de la désignation d’une commission d’enquête nationale sera l’un de ceux qui seront au cœur de la campagne électorale.
Le second sujet sera celui de la corruption qui touche le pouvoir ces dernières années, avec l’explosion du nombre de dossiers en cours d’examen contre des ministres en poste et les enquêtes menées actuellement montrant la collusion de l’entourage du Premier ministre avec le Qatar. À ces dossiers, il faut rajouter celui du procès de Netanyahou mis en examen depuis 2020 pour corruption, fraude et abus de confiance. Le contre-interrogatoire du Premier ministre sur ces inculpations arrive à son terme prochainement et il est possible qu’il soit condamné. C’est pourquoi Netanyahou a tenté, avec l’appui du président Trump, de faire pression sur le président Herzog pour être amnistié. Ce que ce dernier lui refuse pour l’instant.
Le troisième sujet est celui de l’exemption du service militaire des orthodoxes : un projet de loi à ce sujet devait être présenté pendant la dernière session parlementaire de cette législature, qui a débuté le 10 mai. Il est peu probable qu’il le soit en cas de dissolution anticipée parce qu’elle risquerait de ne pas obtenir le soutien de tous les députés de la coalition au pouvoir. Cette question préoccupe la majorité du public, laïcs comme sionistes religieux, qui demande que les orthodoxes fassent un service militaire, ou un service civil pour certains d’entre eux. Alors qu’il manque à l’armée des milliers de soldats pour assurer la défense du pays, il est nécessaire que toute la population prenne sa part dans les charges de la défense et de la gestion des services de l’État.
Le quatrième sujet est celui de la réforme judiciaire que la population avait réussi à bloquer par une mobilisation sans précédent par son ampleur et sa constance pendant toute l’année 2023, jusqu’au 7 octobre. Après avoir gelé ce projet pendant la première année de la guerre, le gouvernement l’a repris en 2025. Il projette de faire voter jusqu’à la fin de cette législature une série de lois qu’il juge prioritaires pour sa base électorale. Ainsi, celle visant à scinder la fonction exercée actuellement par Mme Gali Beharav-Miara de procureure générale et de conseillère juridique du gouvernement, ce qui la viderait de son sens, ou celle de transformer le service d’inspection de la police en une agence “autonome” relevant directement du ministère de la Justice. Toutes ces lois n’ont qu’un seul but : celui d’assoir le contrôle du gouvernement sur la justice. En cas de dissolution anticipée, il est peu probable que le gouvernement réussisse à faire voter toutes ces lois, mais peut-être s’efforcera-t-il au moins de faire passer celle de la séparation des pouvoirs de la conseillère juridique du gouvernement à laquelle il tient beaucoup.
Cette attaque contre un des remparts de la démocratie – la Cour suprême – se poursuit par les tentatives du gouvernement d’assoir aussi son contrôle sur les médias. Il veut notamment supprimer Galei Tsahal, la chaîne de radio publique de l’armée, très populaire parmi les jeunes. Ce projet, bloqué pour l’instant par la Cour suprême, s’inscrit dans le cadre de la réforme des médias proposée par le ministre des Communications Shlomo Karhi. Les opposants à ce projet, notamment la procureure générale et les organes de veille des médias, ont averti qu’il suscitait de « réelles inquiétudes quant à une atteinte grave à la liberté d’expression et à la liberté de la presse » et qu’il concentrait le pouvoir entre les mains d’un ministre des Communications et d’un gouvernement qui ont à plusieurs reprises qualifié les médias « d’ennemis de l’État »[19]. Le projet de loi qui sera proposé au vote envisage de donner au ministre des Communications le contrôle de la nomination des organes de surveillance des médias et la possibilité de créer différentes voies de régulation dans le but de profiter à certaines chaînes et d’en menacer d’autres.
Des élections cruciales pour Israël et aussi pour la diaspora
Ces enjeux donnent un aperçu des préoccupations de la société israélienne, auxquelles il faut rajouter la situation économique avec l’augmentation du coût de la vie. Toutes ces questions seront au cœur des débats dans la prochaine campagne électorale. La majorité de la population israélienne en est consciente. Ces élections sont cruciales pour l’avenir du pays parce qu’il est confronté à un choix de régime.
Soit Israël continuera de se transformer, sous la direction d’une droite de plus en plus dépendante de son extrême droite ultranationaliste et suprémaciste, en une démocratie illibérale[20], : « un régime où le pouvoir politique est concentré entre les mains d’une seule personne, celle-là même qui contrôle le gouvernement et la Knesset : le Premier ministre », comme l’ancien président de la Cour suprême, le professeur Aharon Barak, l’a déclaré lors d’une manifestation contre la réforme judiciaire le 3 janvier place Habima à Tel-Aviv[21]. Israël, sous l’emprise des partis religieux qui poursuivent leurs rêves messianiques[22], pourrait décider d’annexer tout ou partie de la Cisjordanie et d’instaurer un gouvernement autoritaire et répressif permanent en « Judée & Samarie ». Un tel choix conduirait certainement à l’accentuation de l’émigration des jeunes Israéliens, souvent diplômés, vers les pays occidentaux, alors même qu’ils sont, pour beaucoup d’entre eux, les artisans de l’innovation et de la réussite économique de ce pays.
Soit Israël restera ce que ses pères fondateurs avaient voulu et inscrit dans la Déclaration d’Indépendance, une démocratie libérale, « un État fondé sur la liberté, la justice et la paix selon l’idéal des prophètes d’Israël ; (qui) assurera la plus complète égalité sociale et politique à tous ses habitants sans distinction de religion, de race ou de sexe ; (et) garantira la liberté de culte, de conscience, de langue, d’éducation et de culture… ».
Ces élections seront cruciales également pour la diaspora. Si le vote de la majorité des Israéliens maintenait au pouvoir Netanyahou et sa coalition, il risquerait d’entrainer une rupture avec la frange libérale de la diaspora dans les pays occidentaux, au moment où celle-ci fait face à une résurgence de l’antisémitisme, et, pour une partie d’elle, se pose des questions sur son avenir, cherchant parfois un pays d’accueil. Un tel vote, s’il est suivi en outre de la réalisation des projets annexionnistes en Cisjordanie, conduirait à renforcer l’isolement d’Israël sur la scène internationale et à la dégradation de son image, déjà fortement entamée par la conduite de la guerre à Gaza.
David Chemla
article publié dans la Revue K le 20 mai 2026
[1] Celle-ci devrait être au plus tard le 27 octobre. Compte tenu des fêtes juives de la rentrée – Rosh Hashana débute le 11 septembre –, il est possible en cas de dissolution anticipée que les élections aient lieu le 1er septembre.
[2] Le mode de scrutin proportionnel plurinominal (également appelé proportionnelle, ou proportionnelle à scrutin de liste) est un système électoral où les sièges sont répartis entre des listes de candidats, selon le pourcentage des voix.
[3] 150 793 voix pour le Meretz, 175 992 pour le parti travailliste (Avoda) et 280 194 pour Yahadout Ha Torah. Résultats complets :
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_l%C3%A9g
[4] Résultats des élections en 1988 : Likoud 40 et Avoda 39 et en 1992 : Avoda 44 et Likoud 32.
[5] Création par ce gouvernement de 102 colonies, soit une augmentation de 80 % (il y en avait 127 avant), et de 178 avant-postes (outposts). Ceux-ci sont souvent des caravanes sur une colline qui sont par la suite rattachées au réseau routier. Voir les données sur le site de Peace Now https://peacenow.org.il/en/settlements-watch/settlements-data/population
[6] 1485 exactions violentes commises par des colons en Cisjordanie recensées en 2025, contre 896 en 2024, 1135 en 2023, 749 en 2022, 480 en 2021 et 348 en 2020. D’après Tsahal il y a eu 149 blessés et 6 morts parmi les Palestiniens en Cisjordanie en 2024 et 200 blessés et 4 morts en 2025. 378 attaques contre des Palestiniens causant 8 morts et 200 blessés ont été recensées pendant les 40 premiers jours de la guerre déclenchée contre l’Iran le 28 février et plus de 10 mosquées ont été incendiées depuis un an en Cisjordanie.
[7] Plus de 19 milliards de shekels ont été alloués par ce gouvernement depuis sa création pour développer la colonisation au détriment des besoins de la population en Israël :
https://peacenow.org.il/en/nis-19-billion-for-settlements
[8] Certains se retrouvent dans des mouvements comme Oz veshalom ou Smol emuni (https://www.lapaixmaintenant.org/fideles-de-gauche-smol-emuni/). Des personnalités religieuses très médiatiques illustrent ce courant comme le rabbin libéral Gilad Kariv, actuellement député du parti travailliste (aujourd’hui Les Démocrates) ou Yaya Fink, un des leaders de la contestation, ancien membre du parti travailliste, qui a rejoint avec d’autres leaders de la contestation le parti des Démocrates.
[9] https://en.idi.org.il/articles/47986
[10] https://en.idi.org.il/articles/46271
[11] https://www.i24news.tv/fr/actu/israel/politique/artc-mansour-abbas-annonce-la-rupture-de-ra-am-avec-le-conseil-de-la-choura-et-les-freres-musulmans
[12] Le nombre d’Arabes israéliens tués passe de 116 en 2022 (gouvernement Bennett/ Lapid) à 245 en 2023, 230 en 2024 et 252 en 2025 et 80 depuis le début de l’année.
[13] Selon la moyenne des sondages le 10 mai, la coalition actuelle totaliserait une cinquantaine de députés, les listes « juives » d’opposition une soixantaine et les partis arabes une dizaine
https://special.n12.co.il/elections2026
[14] https://www.mako.co.il/news-israel-elections/2026/Article-9fd5e990a470e91026.htm&utm_source=Email&utm_medium=Share
[15] Seuls deux partis annoncent pour l’instant qu’ils vont organiser des primaires, comme ils le font toujours, pour désigner leurs candidats : le Likoud et les Démocrates.
[16] On estime à plus de 200 000 Israéliens ayant quitté le pays depuis le 7 Octobre
[17] 600 000 demandes de soin ont été faites auprès des centres de soin psychologique. Du 7 octobre à la fin 2025, on dénombre 280 tentatives de suicide et 50 suicides parmi les soldats, sans tenir compte de ceux qui se sont suicidés après leur retour de l’armée. https://www.haaretz.com/israel-news/2026-01-01/ty-article/.premium/22-israeli-soldiers-died-by-suicide-in-2025-the-highest-number-in-15-years/0000019b-795f-d37f-abbf-fd5f1d9b0000
[18] https://en.idi.org.il/articles/64219
[19] https://fr.timesofisrael.com/la-loi-sur-les-medias-risque-de-livrer-la-presse-a-des-interets-financiers-partisans/
[20] Voir à ce sujet la conférence organisée le 9 février par un collectif d’associations dont JCall et La Paix Maintenant
[21] https://www.lapaixmaintenant.org/aharon-barak-sommes-nous-encore-une-democratie-liberale-la-reponse-est-non/
[22] Voir à ce sujet la conférence organisée le 23 mars par un collectif d’associations dont JCall et La Paix Maintenant




