| Aharon Barak, l’ancien président de la Cour suprême, s’adressant aux manifestants le 3 janvier à Tel Aviv |
La récente interdiction d’entrée en Israël de l’historien Vincent Lemire, qui devait participer à un certain nombre de rencontres avec notamment des historiens israéliens, décision annulée par la suite, s’inscrit dans le contexte actuel où le gouvernement est engagé dans une campagne contre la liberté d’expression de toute opposition à sa politique au sein de la société civile. Récemment deux Israéliens, un septuagénaire et une étudiante en littérature, ont été convoqués pour investigation pour leurs propos ou leurs écrits sur les réseaux sociaux contre Netanyahou. Cette campagne d’intimidation touche aussi les Juifs de la diaspora venus notamment participer à la cueillette des olives en Cisjordanie pour aider les Palestiniens. En effet, cette année ces derniers ont subi nombre de restrictions par l’armée ou les colons pour entrer dans leurs oliveraies. Cet automne, une jeune juive américaine, membre d’un mouvement sioniste et fille d’une rabbin, a été expulsée et bannie d’Israël pendant 10 ans, pour y avoir participé.
Malgré ces mesures et ces intimidations qui visent à faire peur au public et témoignent du durcissement du gouvernement à l’égard de l’opposition à sa politique par la majorité de la population, celle-ci ne se démobilise pas. J’étais présent samedi 3 janvier place Habima à Tel Aviv où des milliers d’Israéliens se sont rassemblés pour marquer le troisième anniversaire du déclenchement de la réforme judiciaire. La forte mobilisation de la population avant le 7 Octobre avait permis d’empêcher le vote à la Knesset des lois envisagées. Puis, pendant les deux années de guerre qui ont suivi, ce projet avait été mis de côté. Ces derniers mois, le gouvernement l’a repris en essayant de faire voter ces lois dans un blitz parlementaire. Il pense que le public, fatigué par trois années de manifestations contre la réforme judiciaire, puis pour la libération des otages et la demande de mise en place d’une commission nationale pour identifier les responsabilités dans la catastrophe du 7 Octobre, ne sortira plus en masse pour manifester. Mais, même si pour l’instant on ne retrouve pas dans les rues la centaine de milliers de personnes qui, il y a trois ans, se mobilisaient chaque semaine dans tous le pays, les manifestants montrent toujours une même détermination pour défendre la démocratie. La tonalité des prises de parole des intervenants à la tribune s’est même endurcie. Pour la première fois, le 3 janvier, l’ancien président de la Cour suprême, le juge Aharon Barak, un juriste mondialement reconnu, a pris la parole lors d’une manifestation contre la réforme judiciaire. Il a dit notamment :
« Sommes-nous encore une démocratie libérale ? Ma réponse : plus maintenant ! Ce n’est pas un événement ponctuel et spectaculaire. C’est un processus où les fondements mêmes de la démocratie sont gravement menacés et où la démocratie elle-même s’affaiblit. La protection des droits humains, la séparation des pouvoirs, l’État de droit et l’indépendance de la justice sont affaiblis.
Notre régime est désormais un régime où le pouvoir politique est concentré entre les mains d’une seule personne, celle-là même qui contrôle le gouvernement et la Knesset : le Premier ministre. Pour que ce contrôle soit total, le seul organe capable de critiquer le gouvernement – la justice – doit lui aussi être pris en main. Il n’est donc pas surprenant que la première étape de la révolution du régime se soit concentrée sur la nomination des juges et leur pouvoir d’invalider les lois et les actes gouvernementaux. Lorsque les tribunaux seront « à nous », le droit disparaîtra de l’État. A sa place s’installera le pouvoir du pouvoir sur la loi ! »[… ]
« Quant à la seconde question que vous vous posez tous – que puis-je faire pour préserver la démocratie libérale, mes droits, la Déclaration d’indépendance et l’État qui nous caractérise ? – voici ma réponse.
Le seul facteur capable d’enrayer la dégradation de notre démocratie, c’est le peuple. La justice, à elle seule, ne pourra pas la freiner durablement. Seul le peuple – qui est au cœur de la démocratie libérale – peut y mettre un terme et même nous permettre de retrouver ce que nous étions et ce que nous espérions continuer d’être.
Notre démocratie a toujours été une démocratie sur la défensive. Nous avons le pouvoir d’empêcher son effondrement. Nous pouvons y parvenir grâce à un débat public actif, à l’organisation citoyenne et à des manifestations – comme celle que vous organisez ce soir. Il est essentiel que le peuple protège la justice et ses gardiens. Il est essentiel que les partis en lice s’engagent à empêcher le coup d’État et à œuvrer pour l’abrogation des lois et règlements qui nuisent à la démocratie. Ils doivent s’engager à protéger la justice, le système judiciaire et ses gardiens.
J’ai consacré toute ma vie au service public. Je ne suis pas du genre à m’exprimer sur les places publiques. Si je m’adresse à vous ce soir, c’est parce que l’œuvre de notre vie est en danger : la démocratie libérale s’affaiblit, elle s’effondre.
Chacun de nous doit brandir fièrement l’étendard de l’État, et exprimer par ce geste notre loyauté envers l’État et non envers ses dirigeants, envers l’État de droit et non envers le pouvoir en place.» (lire son discours complet)
Cet appel a été entendu par certains des leaders du mouvement de protestation, le plus important depuis la création de l’État . Rapporté à la population du pays, ce mouvement est sans doute un de ceux qui rassemble le plus de personnes sur la durée, sans être violent, parmi tous ceux qui ont existé dans les pays démocratiques depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
Quatre de ces leaders, des personnalités très connues en Israël après ces trois dernières années, ont décidé de rejoindre le parti des Démocrates. Ils ont déclaré qu’ils étaient arrivés à la conclusion que la contestation civile devait maintenant se transformer en contestation politique, non pas en créant un nouveau parti, mais en rejoignant celui qui leur semblait le seul à même de les représenter, Les Démocrates. Celui-ci, créé par la fusion des partis Avoda et Meretz, n’a que quatre députés aujourd’hui à la Knesset. Mais ils sont parmi les plus combatifs contre les projets du gouvernement par leurs interventions lors des travaux des commissions et dans les séances plénières. Les sondages lui prévoient aujourd’hui une douzaine de députés.
Cette décision de certains leaders de la contestation marque sans doute le véritable lancement de la campagne électorale. Les élections prévues en novembre prochain seront cruciales pour l’avenir du pays, de la région et aussi pour le peuple juif. Les électeurs auront un choix fondamental à faire qui déterminera l’avenir du pays.
Soit Israël restera ce que ses pères fondateurs avaient voulu et inscrit dans la Déclaration d’Indépendance, une démocratie libérale, « un État fondé sur la liberté, la justice et la paix selon l’idéal des prophètes d’Israël; (qui) assurera la plus complète égalité sociale et politique à tous ses habitants sans distinction de religion, de race ou de sexe; (et) garantira la liberté de culte, de conscience, de langue, d’éducation et de culture … ».
Soit il deviendra une démocratie illibérale, de plus en plus enfermé sur lui-même et poursuivant des rêves messianiques, qui glissera progressivement vers une théocratie, voire un gouvernement autoritaire.
Nous nous mobiliserons lors de cette année pour suivre cette campagne électorale et accompagner les forces politiques engagées pour qu’il y ait un véritable changement de dirigeants en Isaël. Comme le dit le professeur Ahraron Barak, seul le peuple pourra sauver la démocratie, en Israël comme ailleurs dans le monde.
David Chemla




