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Mandela et Rabin, deux consciences universelles au service de la paix

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Les obsèques internationales, pleines de dignité et de ferveur, de Nelson Mandela en Afrique du Sud nous rappellent celles d’Yitsrak Rabin, le Premier ministre israélien assassiné il y a dix-huit ans. Ces deux hommes politiques ont connu un destin hors norme et, même s’ils sont nés aux antipodes, plus d’une ressemblance les rapprochent : ils se sont engagés sans faillir au coté de leur nation tout au long de leur existence, ils ont su développer une vision à long terme en rupture avec le conformisme idéologique ambiant, ils ont eu la capacité de voir dans l’ennemi le partenaire de demain, ils ont affronté  courageusement  le destin quand il fut cruel…Voilà deux consciences universelles dont nous devons nous inspirer pour trouver le chemin de la paix, notamment pour résoudre le conflit entre Israéliens et  Palestiniens. Le parcours est difficile, mais la solution qui propose « deux Etats pour deux Peuples » demeure la plus réaliste et la plus juste.

 

Le rideau de l’histoire est tombé sur Nelson Mandela. Il repose désormais entouré de l’affection des siens et du respect de l’opinion internationale. La nouvelle nation sud-africaine a rendu un profond hommage à son père spirituel, à l’homme qui a vaincu l’ignoble système de l’apartheid. Pour accompagner la dépouille de Mandela, le peuple sud-africain – les noirs et les blancs accompagnés des métis- n’était pas seul car  les grands de la terre  étaient venus de tous les continents : présidents et premiers ministres des vieilles démocraties parlementaires, leaders des nouvelles puissances émergentes, princes d’anciens royaumes et nouveaux rois du désert, quelques dictateurs aussi, espèce en voie de disparition mais à la peau dure, enfin la cohorte des représentants d’institutions internationales et d’Organisations Non Gouvernementales (ONG) plus ou moins transparentes…

Les absents avaient tort, et le monde a remarqué que le premier élu de l’état d’Israël n’avait pas accompli le voyage vers cette extrémité de l’Afrique, tant pis si la délégation israélienne était étoffée et colorée de la présence d’une députée de la Knesset d’origine éthiopienne, la place vide laissée par Benjamin Netanyahou risque de laisser des traces pour longtemps (cliquer pour lire la position de JCall à ce sujet).

Télévisions, radios et journaux du monde entier ont retransmis l’émouvante cérémonie d’adieu d’un peuple à son fondateur vénéré ; le Web a diffusé à  profusion le recueillement des populations et celui des nombreuses délégations internationales venues présenter leurs condoléances respectueuses. Pendant plus de deux semaines, l’image de Nelson Mandela a fait partie de notre quotidien, que l’on soit à Paris, Washington, Delhi, Pékin, Sydney, La Mecque ou Jérusalem… L’opinion publique était à l’unisson dans le salut commun à un homme politique d’exception.

Retour à 1995, date de l’assassinat d’Yitsrak Rabin et de son enterrement solennel

Emus comme tant d’autres, quelques amis de JCall  et moi-même échangions des commentaires sur ces cérémonies d’Afrique du Sud et sur l’absence de Benjamin Netanyhou. Mais, plus que la conscience de vivre une page d’histoire en direct, nous taraudait l’impression d’avoir déjà vu ces images à l’écran, et à cette impression de « déjà vu » venait s’adjoindre un sentiment de tristesse lié à la réminiscence d’autres évènements. Ce n’était pas seulement la disparition de Mandela et sa consécration qui nous bouleversaient, il y avait autre chose, quoi ? Evidemment, tout ce flot d’informations cérémonielles nous ramenaient des années en arrière, exactement en 1995, date de l’assassinat d’Yitsrak Rabin et de son enterrement en présence d’une foule d’officiels endeuillée en provenance de tous les pays et d’un peuple contrit, encore hébété par le meurtre du Premier ministre d’Israël.

Il  n’y a pas que la grandeur des cérémonies d’adieu, accompagnée de la douleur du monde et de la tristesse du peuple, qui soit un point commun au destin de Mandela et de Rabin. Les deux leaders ont été récompensés, en même temps que leurs adversaires, par le prix Nobel de la paix : Nelson Mandela et Frederick de Klerk en 1993, Yitsrak Rabin  et Yasser Arafat en 1994. Tous les deux ont été des combattants au long cours puisque l’un a dirigé la lutte armée de l’ANC avant d’être emprisonné 27 ans par le régime de Pretoria alors que l’autre participait à toutes les guerres d’Israël, notamment la guerre d’indépendance en 1948, avant de parvenir au rang de chef d’état major de l’armée israélienne. Tous les deux  ont été désignés par leur peuple pour diriger l’Etat : Yitsrak Rabin a été élu par deux fois Premier ministre d’Israël (en 1977 puis en 1992) ; Mandela a été le premier Président de la République d’Afrique du Sud de 1994 à 1999.  Tous les deux ont consacré leur vie à leur pays et tous les deux ont su, à un moment, tendre la main à l’ennemi : Yitsrak Rabin a signé, avec Yasser Arafat, les accords d’Oslo qui impliquaient la reconnaissance d’Israël par l’Organisation de Libération de la Palestine et le retour  de cette organisation et de ses dirigeants en Cisjordanie, ceci dans le but de créer plus tard un Etat Palestinien ; Nelson Mandela, dès sa libération de prison en 1990, a négocié l’abolition du régime d’apartheid avec le gouvernement du président Frederick de Klerk et dirigé la réconciliation entre les communautés raciales afin de créer un nouvel Etat sans discriminations, il a ainsi évité une guerre civile à son pays.

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Pas seulement des héros honorés par leurs concitoyens

Sans conteste, Nelson Mandela comme Yitsrak Rabin ont été des héros politiques et militaires honorés par leurs concitoyens. Certes, mais cela n’aurait pu suffire à en faire des  pères spirituels universels… Les héros des uns, notamment  dans les domaines politiques et militaires, sont souvent les ennemis des autres ! Le guérillero Mandela ne suscitait pas la sympathie dans les rangs des troupes sud-africaines, le commandant Rabin n’était pas apprécié des fedayins (1) palestiniens. Ce ne sont donc pas, avant tout, les qualités martiales et stratégiques de l’un et de l’autre qui en ont fait des personnages unanimement respectés. Mais cela a compté, surtout dans le camp respectif de chacun, quand il a fallu prendre de grandes décisions et créer de profondes ruptures dans la manière d’envisager sa relation avec l’adversaire. Quand il a tendu la main à Arafat, Rabin pouvait se prévaloir de sa longue carrière de chef militaire, notamment pendant la campagne victorieuse de 1967  (guerre des six jours), pour convaincre la population israélienne de la justesse de ses options de paix ; lorsque Mandela soutint la réconciliation et la négociation avec le pouvoir blanc (de Klerk), il avait derrière lui un long passé de militant de la lutte contre l’apartheid et 25 années d’emprisonnement pendant lesquelles il n’avait jamais fléchi. Evidemment, le pedigree des deux leaders a joué totalement en leur faveur au moment de transmettre un message d’apaisement auprès de populations qui baignaient dans une  culture du conflit, de violence et de méfiance ; il a largement contribué à inspirer la confiance.

Briser les tabous et aller de l’avant, ne plus penser uniquement en rapport de force pour créer une nouvelle situation d’avenir, se sentir assez fort pour engager le dialogue avec « l’ennemi héréditaire », convaincre ses compatriotes que le nouveau contrat politique vers la paix et la réconciliation était la bonne formule… Il fallait être un géant politique et moral pour parvenir à négocier ce virage et recevoir l’assentiment de la majorité du pays, c’est ce qu’ont réalisé Mandela et Rabin. Ils n’auraient pu atteindre leurs objectifs s’ils n’avaient été, au départ des « héros sans reproches », ils n’auraient certainement pas réussi chacun leur pari s’ils n’avaient été, aussi, des leaders populaires incontestés. Mais en brisant le consensus idéologique de leurs communautés (celui des noirs d’Afrique du Sud pour Mandela, celui du peuple d’Israël pour Rabin), en dépassant les préjugés concernant  des conflits qui perduraient depuis des décennies, ils ont acquis une dimension dépassant le cadre local. Et ce d’autant que les luttes politiques qu’ils menaient concernaient de lourdes problématiques historiques : la lutte contre l’apartheid donc le combat contre le racisme pour Mandela ; le conflit israélo-palestinien donc  la question de la décolonisation pour Yitsrak Rabin.

Sortant du cadre politique conformiste ils ont atteint la dimension de juste universel.

Rabin et Mandela n’étaient pas des révolutionnaires au « sens marxiste » du terme, ils accordaient leur confiance à la démocratie parlementaire et au système représentatif pour tous (un homme, une voix). Rabin est toujours resté le « sabra » (2) du parti travailliste (social démocrate) et Mandela a été, tour à tour, admirateur de Gandhi, compagnon de route des guérilleros tiers-mondistes (Fidel Castro, le FLN algérien) et adepte de l’intégration à la manière du mouvement des droits civiques américains (Martin Luther King) avec un apport de philosophie africaine traditionnelle. Mais indubitablement, c’est en sortant du cadre politique conformiste que Rabin et Mandela se sont défait du statut un peu étroit de héros pour atteindre à la dimension de juste universel. L’un a remis en question le sacro-saint « ein lanou bréra » (en hébreu : « nous n’avons pas le choix ») quant à l’utilisation de la manière forte vis-à-vis des Palestiniens, attitude qui sous-entendait que les arabes n’étaient pas des partenaires possibles puisque leur objectif était la destruction de l’Etat Juif ; l’autre, tout en dynamitant le régime de l’apartheid, a prôné la réconciliation avec ses concitoyens blancs d’Afrique du Sud mettant à mal les slogans du « black power » (dont Robert Mugabe sera l’adepte causant la ruine du  Zimbabwe).

Certes, on objectera que les circonstances sont pour quelque chose dans les ruptures historiques qui se sont produites alors. L’Afrique du Sud souffrait économiquement du boycott international du régime d’apartheid et des tensions violentes et perpétuelles qui déstabilisaient la société, une partie de la classe dirigeante blanche, notamment les milieux d’affaires, considéraient qu’il fallait trouver une issue à l’impasse économique et politique. De Klerk a été l’homme d’état blanc qui a su reconnaître Mandela et mettre au point avec lui une stratégie de sortie de crise acceptable pour tous et assurant un avenir à toutes les communautés de l’Afrique du Sud. En Israël, les conséquences morales et politiques de la première Intifada (1987) ont été importantes. Tout d’abord, une partie non négligeable de l’opinion de ce pays a montré de la sympathie pour les jeunes de Ramallah, Djénine ou Bethlehem,  affrontant les forces de l’armée israélienne avec des pierres et des pneus enflammés, ce fut une surprise ! Par ailleurs, l’opinion publique internationale a affirmé de plus en plus sa sympathie envers la révolte palestinienne, c’était nouveau pour Israël habitué à véhiculer une image positive dans le monde. Enfin, l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) avait perdu ses combats en Jordanie et au Liban, expulsé de Beyrouth Yasser Arafat se morfondait à Tunis, loin du terrain d’action, l’Intifada est venu lui donner une nouvelle chance sous la forme des accords d’Oslo.

Malheureusement, les circonstances objectives ne s’incarnent pas toujours dans des grands hommes, il y eut dans l’histoire beaucoup de rendez-vous manqués… Mais en Afrique du Sud et au Moyen-Orient, dans le contexte de ces années là, deux leaders charismatiques furent présents pour saisir le flambeau de l’opportunité historique. C’est la grandeur de Mandela et de Rabin d’avoir envisagé les enjeux sur le long terme, d’avoir eu le courage et la clairvoyance politique de créer une situation inédite pour aller vers la paix.

Les hommes qui prennent des grands risques doivent s’attendre souvent à en supporter les lourdes conséquences

Etape ultime dans le cheminement vers la notoriété morale universelle, Mandela et Rabin ont également en commun d’avoir été les martyrs de leur cause respective, cependant pas de la même manière. Mandela, suite à son engagement dans les rangs de l’ANC, sera emprisonné pendant 27 ans et fera des séjours plus ou moins longs dans différents pénitenciers, notamment celui de Robben Island  régi par une administration carcérale sévère. Loin de se décourager, malgré des périodes de profonde solitude et d’humiliation physique, Mandela étudiera pendant son incarcération et passera même ses examens par correspondance. C’est à cette époque qu’il peaufine sa vision de la nouvelle Afrique du Sud rassemblée. Pendant toute la durée de son emprisonnement, une grande partie de l’opinion internationale se mobilisera en faveur de sa libération sous un slogan fameux : « libérez Mandela ! ». Sorti de prison afin de négocier la fin de l’apartheid et la réconciliation, Mandela sera élu à la plus haute fonction de l’Etat puis verra son prestige moral s’accroître jusqu’à son récent décès.

«  Les hommes qui prennent des grands risques doivent s’attendre souvent à en supporter les lourdes conséquences » (2), cette phrase écrite par Nelson Mandela, en connaissance de cause, aurait pu servir d’épitaphe à Yitsrak Rabin après son assassinat à l’âge de 73 ans. Il fut tué de deux balles dans le dos tirées par un jeune israélien d’obédience nationale religieuse, le 4 novembre 1995, à Tel-Aviv à l’occasion d’un ultime meeting de soutien au processus de paix (cliquer pour lire son dernier discours). A son enterrement, plus d’un million d’Israéliens sont venus se recueillir sur sa tombe. Dès que les accords d’Oslo furent signés entre Israéliens et Palestiniens, dès que furent installés les dirigeants de l’OLP à Ramallah, le chemin de croix d’Yitsrak Rabin commença. Lui qui avait gravi une à une les marches de la réussite au sein de la classe dirigeante israélienne ne rencontrera désormais que des obstacles et finalement la chute. D’une part, en Israël ce furent les dures campagnes de dénigrement menées par l’extrême droite, religieuse et laïque, contre Rabin et les accords d’Oslo, l’ancien chef d’état-major fut accusé de « traîtrise », de « défaitisme » et de « nazisme » par des groupes factieux excités. D’autre part, ce furent les attentats suicides sanglants des groupes terroristes palestiniens, qu’ils fussent religieux (Hamas) ou nationalistes (FPLP), contre les populations civiles d’Israël. Dans l’incapacité de trouver avec Arafat un terrain d’entente et de faire progresser le processus de paix, alors que chaque camp de l’extrême pouvait compter sur les réactions de l’autre pour jouer la partition du pire (sabotage généralisé des accords d’Oslo), Rabin en tête du parti de la paix essayait de garder le cap en appliquant un double principe d’action : «négocier la paix comme s’il n’y avait pas le terrorisme, se battre contre le terrorisme comme si on ne négociait pas la paix ». Hélas,  sa stratégie fut un échec car, comme l’écrivait Mandela (toujours en connaissance de cause) : «pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient votre associé » (3).

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Des impératifs moraux qui nous obligent à ne pas baisser les bras

Aujourd’hui, l’Afrique du Sud est devenue la référence de tout le continent africain. Le pays de Mandela a passé avec succès le difficile cap de la fin du régime d’apartheid et de la réconciliation, il peut relever avec confiance les nombreux défis sociaux et économiques qui demeurent. Au Moyen-Orient le conflit entre Israéliens et Palestiniens persiste. L’assassinat d’Yitsrak Rabin a éteint de nombreux espoirs. Le déclenchement de la deuxième Intifada (« une erreur », selon le président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas), le fort développement des implantations juives en Cisjordanie, les pourparlers repris et inaboutis, les combats incessants à Gaza et au Liban, semblent avoir fait reculer l’objectif de la paix. Il n’empêche, après Yitsrak Rabin et les accords d’Oslo une page a été tournée, la solution de « deux Etats pour deux peuples » est devenue la référence pour toute poursuite du processus de paix. La posture du refus (on ne se reconnaît pas, on ne se parle pas) n’est plus possible pour les deux camps et même Benjamin Netanyahou, Premier Ministre d’Israël et patron du très nationaliste parti Likoud, a reconnu, lors de son discours à l’université de Bar Ilan (4), la pertinence de cette solution pour résoudre le conflit. Actuellement, dans son gouvernement, Tsipi Livni (une ancienne du Likoud) a pris en charge le portefeuille des négociations avec les Palestiniens. (Cliquer ici pour lire l’article «Kerry entre souveraineté palestinienne et sécurité d’Israël », sur le site de JCall)

Incontestablement, ce que Mandela et Rabin nous ont enseigné dans le domaine de la morale politique c’est qu’il ne faut pas s’abandonner au scepticisme, même si les temps sont difficiles la situation peut changer. Des impératifs moraux nous obligent à ne pas baisser les bras quand on traite de souveraineté, de liberté et de dignité humaine. C’est cette conviction qui fait agir les militants du mouvement JCall en Europe, ainsi que d’autres associations dans le monde favorables à fin du conflit entre Israël et les Palestiniens grâce à la solution des deux Etats.

 

Paul Ouzi Meyerson  

 

(1)   Fedayin : « celui qui se sacrifie » en langue arabe. Terme utilisé dans les années 50-70 pour désigner les commandos du Fatah et autres groupes palestiniens.

(2)   Sabra : jeune israélien né dans le pays (par opposition aux Juifs issus de la diaspora). En hébreu : « figue de barbarie ». Métaphore : piquant à l’extérieur et doux à l’intérieur.

(3) Extrait du livre de Mandela : « Un long chemin vers la liberté ».

(4)  Discours de Benjamin Netanyahou  à l’Université de Bar Ilan (Israël), juin 2009. Triste ironie, on notera qu’Igal Amir, l’assassin d’Yitsrak Rabbin, était étudiant de cette faculté lorsqu’il commit son crime.

 

 

 

 

 

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