L’«homo sovieticus» perd de son influence dans la politique israélienne

25 ans après l’immigration russe de masse, son vote est une des grandes énigmes des élections 2015. Pour la communauté russophone, les élections de 2015 sont loin d’être la répétition des élections passées. L’absence d’un leader naturel et sectoriel et l’arrivée à maturité d’une nouvelle génération font une grande différence. L’«homo sovieticus», tel que les sociologues définissent la personnalité post-soviétique avec ses cicatrices et son état d’esprit hérité de l’ancien système, est en train d’avoir de moins en moins d’impact sur la politique israélienne. Une gauche russe, petite mais active, émerge lentement. Elle n’est plus obsédée par la taille, comparant le petit Israël à l’empire soviétique et rejetant toute notion de concessions territoriales. Cette nouvelle gauche est libérée de l’héritage soviétique qui avait besoin d’un ennemi, ce rôle projeté ici sur les Arabes israéliens. Pourtant, cette nouvelle gauche émergente ne trouve pas nécessairement sa place dans les rangs de la vieille gauche israélienne.

 

«Russes – revenez à la maison». Cet appel est le slogan étonnant de la campagne électorale, centrée sur la communauté russophone, du parti Israël Beiténou dirigé par le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman. Quand même incroyable. 25 ans après le début de l’énorme vague d’immigration en provenance de l’ancienne Union soviétique, le politicien qui a atteint une des plus hautes fonctions dans la sphère publique israélienne a transformé avec succès son «parti russe» en parti israélien.

Mais voilà que Lieberman reprend son étiquette d’«immigrant» et se donne comme mission de protéger ses camarades russes du mal qu’incarnent supposément les Israéliens «vétérans» (Israéliens de naissance, ou immigrés de plus de 3 ans, ndlr). Le parti à publié sur le web des commentaires insultants en hébreu, visant à humilier les russophones hommes et femmes, les a traduits en russe et a demandé à la communauté de voter pour le seul parti qui est là pour les protéger.

La logique de cette tactique est compréhensible: son parti a chuté dans les sondages en raison d’une enquête policière sur des allégations de corruption visant plusieurs de ses membres. Les Israéliens «vétérans» abandonnent en effet le parti: cinq des six mandats qu’obtient désormais Israël Beiténou dans les sondages proviennent de la communauté russophone, qui est moins impressionnée par la corruption et qui préfère encore appuyer un dirigeant sectoriel. Cela nous mène à nous demander qui sera l’héritier chanceux des 4-5 mandats «russes» qui ont abandonné Lieberman et qui sont maintenant à la recherche d’un nouveau foyer politique.

Les élections de 2015 coïncident avec les 25 ans de l’immigration qui a changé la politique et la société israéliennes. Pendant des décennies, toutes les campagnes électorales partaient de l’hypothèse sous-jacente selon laquelle les quelque 16 à 17 «mandats russes» faisaient le roi. On ne pouvait pas devenir Premier ministre de l’Etat d’Israël sans leur soutien massif. Pratiquement tous les partis courtisaient les «Russes» avec des campagnes soigneusement élaborées comprenant sur leur liste le candidat «russe» obligatoire. Cela ne fonctionnait pas vraiment. Bien que principalement orientés à droite, les russophones se sont avérés être des électeurs volatiles: ils ont voté à la fois pour Yitzhak Rabin (Parti travailliste), pour Benyamin Netanyahou (Likoud), pour Ehud Barak (Parti travailliste) et pour Ariel Sharon (Likoud).

Le message subliminal a toujours été: ne nous prenez pas pour acquis. Les politiciens israéliens ont appris cette leçon à la dure. Ils n’ont jamais vraiment compris l’électeur russe, ses besoins réels et ses motivations. Souvent, ils ont juste essayé d’imiter Lieberman. Si Lieberman jouait le «leader fort» à la manière Poutine, ils jouaient le même rôle. Cela a généralement échoué. La «rue russe» est restée un mystère pour les politiciens israéliens.

25 ans plus tard, la question clé est la suivante : existe-il encore une «rue russe»? La réponse ne va pas de soi. Une évolution intéressante a eu lieu au cours de ce quart de siècle: non seulement les «Russes» sont devenus plus «Israéliens», mais les Israéliens «vétérans» sont eux aussi devenus plus «russes». Depuis des années, la communauté russe est connue pour être politiquement plus à droite que les Israéliens «vétérans», moins respectueuse de la démocratie et plus hostile à la communauté arabe.

Si l’on juge à partir de critères socio-économiques, tels que le revenu, le logement et le seuil de pauvreté, ils réussissaient moins bien que les Israéliens «vétérans». Au cours des dernières années, les choses ont changé: Israël a viré fortement à droite, l’animosité envers les Arabes israéliens s’est enracinée dans toute la société et le respect de la démocratie s’est détérioré de manière déplorable. La situation économique s’est aggravée pour tout le monde. Et, c’est connu, la pauvreté est fort égalitariste. Ainsi, alors que les nouveaux immigrants ont subi un processus d’israélisation, les Israéliens ont connu une «russification». Aujourd’hui, il est difficile d’identifier des problèmes spécifiques à la communauté russophone. Pourtant, la question de la représentation est toujours cruciale: les électeurs russophones ne votent pas nécessairement pour les candidats «russes», mais punissent les partis qui ne comportent pas de représentants russes. À juste titre. Dans un pays où la politique est basée sur l’identité – Arabes, Juifs séfarades, habitants des kibboutzim, etc. –, cela n’a aucun sens de s’attendre à ce que l’électeur russophone abandonne le principe de représentation identitaire.

Dans cette perspective, c’est le Likoud qui a l’avantage. Deux membres éminents de la communauté russe sont en tête de sa liste: Yuli Edelstein, président de la Knesset, et Zeev Elkin, le chef de la coalition. Ils n’ont pas été élus sur la base de leur origine ethnique, mais ils portent le message suivant: «nous, les Russes, pouvons réussir au sein du Likoud». L’Union sioniste a recruté Ksenia Svetlova, la très populaire analyste de la chaîne russophone 9 et auteur de chroniques pour I24news. Le parti Yesh Atid de Yaïr Lapid et le parti de Kahlon ont des candidats russophones sur leur liste. Même le parti ultra-orthodoxe séfarade Shas a deux députés russophones sur sa liste: un de Boukhara (Ouzbékistan) et un autre de Géorgie. Ils attirent tous les deux les électeurs sur la base de l’appartenance ethnique.

Alors, qui va toucher le jackpot à l’élection de 2015? Trop tôt pour le dire.

«Les Russes sont devenus comme les Israéliens aussi dans le sens où ils décident au dernier moment», déclare David Aidelman, un analyste politique russophone. Dina Margolin, arrivée en Israël à l’adolescence, a une opinion différente. Margolin a jadis travaillé en tant que conseillère de Netanyahou pour le secteur russe, et croit toujours que Netanyahou demeure de loin le favori de la communauté. «La plupart des votes iront à Netanyahou», prédit-elle. «Les derniers scandales concernant sa conduite, ce que les Israéliens détestent, ne sont aux yeux de la plupart des Russes que de petits ragots sans importance.»

Edi Zehnsker, 32 ans, a immigré en Israël à l’âge de 8 ans. Il a toujours fait partie de la petite gauche russe et travaille actuellement en tant que coordinateur de la campagne russophone de l’Union sioniste. «La communauté russe n’a pas de leader aujourd’hui», confie-t-il à I24news. «Je crois que le taux de participation des russophones sera plus faible que jamais et on retrouvera un peu partout ceux qui choisiront de participer au scrutin: les plus âgés avec Lieberman, et les 10 à 11 autres mandats seront répartis entre le Likoud, Lapid, Kahlon, l’Union sioniste et Meretz.»

Tous ces changements sont un vrai défi pour le système politique israélien, et rendent l’élection de 2015 encore plus compliquée et mystérieuse.

Lily GALILI, l’auteur de ce texte, est analyste de la société israélienne. Elle a cosigné un livre, «Le million qui a changé le Moyen-Orient», sur l’immigration de l’ex-URSS vers Israël, son domaine de spécialisation.

Pour lire (français) son article sur I24News cliquer ici 

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