Sécuriser Israël pour relancer les négociations de paix

Willy Wolsztajn

Secrétaire général de JCall Belgique

 

Tout accord de paix final israélo-palestinien devra prévoir un dispositif militaire international  dans l’Etat palestinien à créer aux côtés d’Israël, afin d’assurer la démilitarisation du premier et garantir sa sécurité au second.

Inutile de se voiler la face, le processus de paix est en panne depuis des années. Une évidence s’impose : sans tierce partie, difficile d’imaginer qu’il se désembourbe jamais. Quelle initiative externe pourrait le débloquer ? Avec quels acteurs ? Selon quelles modalités ?

 

Une initiative politico-militaire de pays membres de l’OTAN

Puisque sécuriser Israël constituera un impératif pour tout accord final, on pourrait commencer par là dans le but de créer les conditions propices aux négociations. Munis d’un mandat de l’ONU, les Etats-Unis et les pays européens membres de l’OTAN pourraient proposer au gouvernement d’Israël de sanctuariser le pays contre ses ennemis sans attendre le résultat des négociations avec la partie palestinienne. L’opération prendrait la forme d’un déploiement de forces américaines, britanniques et françaises (puissances nucléaires), ainsi que d’autres forces de l’OTAN, Allemagne, Pays-Bas, etc. sauf la Turquie. Il se positionnerait à Gaza et dans les zones B et C de Cisjordanie/Judée-Samarie, celles où Tsahal opère actuellement. Il serait assorti d’un traité bilatéral d’alliance américano israélien.

Cette présence militaire serait massive en un premier temps et d’emblée conçue pour durer jusqu’à ce que la situation se stabilise de manière irréversible. Il s’agirait de dissuader et de contrecarrer toute tentative terroriste contre Israël. Il s’agirait de s’en doter des moyens. Le dispositif devrait être muni de règles d’engagement efficaces. Il serait allégé au fil des améliorations de terrain. Il n’entraverait pas le développement de l’Etat palestinien à créer. Le stationnement des forces alliées en Allemagne durant 45 ans n’a en rien empêché celle-ci de devenir la puissance que l’on sait. Ajoutons que l’exiguïté des territoires palestiniens concernés rend ce projet réaliste sur un plan opérationnel.

 

Un impact positif immédiat

Une telle initiative engendrerait entre les protagonistes du conflit un climat politique radicalement neuf, de nature à relancer le processus de paix, climat aux effets bienfaisants immédiats. Examinons-en l’impact à Gaza, en Cisjordanie/Judée-Samarie, par rapport à l’Iran et, in fine, en Israël même.

A Gaza, paradoxalement et malgré le pouvoir du Hamas sur la bande, le scénario apparaît le plus simple à mettre en œuvre, vu une frontière avec Israël incontestée et le désengagement militaire / démantèlement des implantations juives déjà réalisés par Ariel Sharon en 2005. La première mission des forces militaires alliées serait de désarmer le Hamas et les autres groupes terroristes locaux, d’empêcher leur réarmement et de détruire les tunnels de contrebande avec l’Egypte. Leurs capacités de nuisance neutralisées, il deviendrait rapidement possible de lever le blocus, ouvrir le passage de Rafah vers l’Egypte et libérer les espaces aérien et maritime. Les pêcheurs palestiniens pourraient reprendre leurs activités dans des conditions normales. L’aéroport pourrait être rétabli ainsi que le port de mer. Les ressources horticoles pourraient à nouveau s’exporter. Il serait possible de relancer le tourisme. On pourrait même commencer à exploiter les ressources gazières offshore au large de Gaza. Le désenclavement et la reprise économique serviraient de levier pour assécher le marais terroriste et mafieux.

En Cisjordanie/Judée-Samarie, les forces alliées prendraient la relève de Tsahal dans les zones B et C qu’elle sécurise actuellement aux termes des Accords d’Oslo. Elles y assumeraient ses missions antiterroristes. Avec pour résultat direct que la population palestinienne cesserait de se confronter aux Israéliens, ses ennemis ancestraux. Sa mobilité serait améliorée. La tension diminuerait. Quant aux résidents israéliens de la zone, en particulier les groupes activistes messianiques, la situation nouvelle éviterait à Israël une perspective problématique, à savoir voir des Juifs affronter d’autres Juifs. A court terme, les troupes alliées serviraient de forces tampon entre Juifs et Palestiniens, en particulier là où les peuplements hostiles s’imbriquent étroitement, comme à Hébron. Elles démantèleraient les avant-postes illégaux installés par les fanatiques religieux juifs, et empêcheraient ces derniers de se livrer aux exactions dont ils se montrent coutumiers contre les villageois palestiniens. A moyen terme, ces troupes exécuteraient les évacuations d’implantations juives et toutes autres mesures qui résulteraient des négociations israélo-palestiniennes.

Par rapport à l’Iran, le stationnement aux frontières d’Israël de troupes américaines, françaises et britanniques, renforcé d’un traité bilatéral américano israélien, placerait Israël sous la protection du parapluie nucléaire OTAN. Le plus inquiétant dans le cas iranien n’est pas tant sa quête de capacités nucléaires – d’autres puissances possèdent déjà de tels moyens. Le plus dangereux sont ses incessants appels à rayer de la carte un autre membre de l’ONU – en l’occurrence Israël. En matière de systèmes d’armements, ce qui prime, c’est leur doctrine d’utilisation. L’Iran n’a pas encore produit sa première bombe qu’il affiche déjà une doctrine, non de dissuasion – le propre de toute force de frappe nucléaire – mais d’agression. Dès lors, dissuader efficacement la théocratie des mollahs affaiblira la crédibilité de sa rhétorique belliciste et ses ambitions à l’hégémonie régionale. Tout bénéfice pour le Moyen-Orient dans son ensemble.

En Israël même, ce qui précède entrainerait d’importantes retombées politiques et pratiques. La menace existentielle iranienne s’affaiblissant, l’opinion israélienne pourrait se recentrer sur le conflit centenaire qui oppose Juifs et Arabes en Eretz Israël. Avant même que n’aboutissent les négociations de paix, Israël se verrait libéré de ses charges et obligations liées à sa présence militaire en Cisjordanie/Judée-Samarie et au contrôle de Gaza. Avec la fin des missions à l’Est de la barrière de séparation, les familles israéliennes cesseraient de craindre pour leurs jeunes engagés sous les drapeaux.

 

Libérer la parole israélienne majoritaire, favorable à une solution négociée

Les sondages indiquent de manière persistante que la majorité des Israéliens soutiennent une solution négociée à deux peuples et à deux Etats. Ceci vaut même pour l’électorat de droite. Avec des taux très élevés si cette solution s’accompagne du désarmement du Hamas et d’une alliance avec les Etats-Unis (Haaretz – 31.12.2012). Comment expliquer la contradiction apparente entre ce désir dominant de l’opinion israélienne et l’élection à la Knesset de majorités mettant en œuvre des politiques diamétralement opposées ?

C’est la partie palestinienne qui endosse la principale responsabilité de cette situation. Car les Israéliens possèdent les meilleures raisons au monde de n’accorder aucune confiance aux Palestiniens. C’est limpide côté Hamas et groupes terroristes similaires, entre diatribes haineuses et antisémites aux accents fascisants, attentats kamikazes et tirs répétés de roquettes sur le  Sud et le centre d’Israël.

Quant à l’Autorité palestinienne (AP) et à l’OLP, elles ont certes renoncé au terrorisme (mais jusqu’à quand ?) et reconnu l’Etat d’Israël – mais non en tant qu’Etat juif, alors que le droit international le définit pourtant comme tel (Résolution 181 de l’ONU – 29.11.1947). Cette ambiguïté fondamentale, assortie de la revendication du droit au retour pour les réfugiés – les 750.000 de 1948 étant devenus par la grâce des naissances plus de 5,1 millions en 2012 – indique que le nationalisme palestinien aspire toujours, fût-ce dans ses fantasmes, à anéantir l’Etat juif. Les Israéliens n’ont pas oublié non plus la Seconde Intifada (2000-2005), soigneusement planifiée et orchestrée sous la houlette du chef de l’OLP et de l’AP, feu Yasser Arafat (Ilan Greilsammer, Le Monde – 16.09.2001).

Que penser de la glorification officielle par l’AP des tueurs kamikazes, du nom desquels elle baptise ses établissements scolaires (New 12th Grade Palestinian Schoolbooks – Palestinian Media Watch / PMW – 2007) ? Ou encore de cette exaltation du martyre, de cette idéologie de mort instillée dès l’enfance à la jeunesse palestinienne (Idem) ? Ou des appels au meurtre de Juifs par le Mufti de l’AP, dignitaire religieux rémunéré par celle-ci (PMW – 15.01.2012) ? Quand, avec un courage exemplaire, le président palestinien Mahmoud Abbas (Abou Mazen) déclare que, quoique né à Safed, il compte y retourner en simple touriste et non en résident, la rue palestinienne s’enflamme et hurle à la traitrise (Haaretz – 01&04.11.2012).

Les postures et les actes des Palestiniens crédibilisent les arguments fallacieux des adversaires les plus acharnés d’un Etat palestinien. Ainsi du jeune politicien d’extrême droite Naftali Bennett qui préconise d’annexer à Israël la zone C de Judée-Samarie/Cisjordanie (72% du territoire). Un éventuel Etat palestinien reproduirait, prétend-il, la situation prévalant à Gaza. Il ouvrirait un nouveau front sur le flanc Est d’Israël, base de missiles visant les régions de Tel-Aviv, Haïfa et l’aéroport Ben Gourion. Un déferlement de réfugiés palestiniens submergerait le pays (Naftali Bennett : « Je ferai tout en mon pouvoir pour empêcher l’Etat plaestinien » – Haaretz – 24.12.2012). Comment isoler les partisans du Grand Israël ? Comment enrayer leur ascendant ? Tel est l’enjeu politique.

Israël étant sécurisé de manière effective et durable contre les roquettes, les attaques kamikazes et autres attentats palestiniens, les jeunes conscrits de Tsahal étant désormais déchargés de missions de police en Judée-Samarie/Cisjordanie, on peut espérer que ces facteurs influencent l’opinion publique israélienne. Peut-être enfin la parole favorable à la solution à deux peuples et à deux Etats se libérera-t-elle. L’espace existerait pour transformer cette parole en force politique. Le peuple juif d’Israël pourrait se mobiliser en masse, comme on l’en sait capable, en faveur de négociations fructueuses avec la partie palestinienne. Les pays participant à la force de sécurisation d’Israël posséderaient une légitimité pour rappeler aux protagonistes leurs obligations de résultat quant à la paix. Après tout, avec leurs militaires sur le terrain, ils  exposeraient directement leurs citoyens aux aléas du conflit.

 
Les Etats-Unis et l’Europe doivent mouiller leur chemise

Car la sécurisation d’Israël par une force internationale risque de n’être guère un fleuve tranquille. D’aucuns crieront au retour des Croisés. Le Hamas se laissera-t-il désarmer ? Et les autres groupes terroristes ? Et les clans mafieux qui, avec le Hamas, contrôlent les tunnels entre Gaza et l’Egypte ? Quid des fanatiques juifs en Cisjordanie/Judée-Samarie ? Les troupes alliées ne risquent-elles pas de se trouver prises entre deux feux, Juifs d’un côté, Palestiniens de l’autre ? Elles auront besoin de l’appui et de l’expertise des services de renseignement et de sécurité israéliens. Elles auront besoin de la pleine collaboration de l’Autorité palestinienne. Elles auront besoin de la bienveillance politique active des Etats arabes, et avant tout ceux ayant signé un traité de paix avec Israël, la Jordanie et l’Egypte. Cette dernière a montré son savoir-faire lors de la libération de Gilad Shalit et de la crise à Gaza de 2012. Ce serait l’occasion d’extraire du placard le plan de paix de la Ligue arabe.

Mais d’abord et avant tout, les principaux acteurs de la tierce partie doivent sortir du bois. Cette intervention serait bien moins hasardeuse que celles engagées en Afghanistan, en Irak, en Libye ou au Mali. Ici, pas de guerre chaude. La mission vise à conclure un conflit. Le premier mandat du président américain Obama s’est révélé velléitaire et timoré sur le dossier israélo-palestinien. Depuis des années, les pays européens se contentent d’ouvrir le tiroir-caisse. Pourtant, comme Européens, ce conflit éternel nous concerne au premier chef. Il empoisonne les marches orientales de notre continent. Il donne du grain à moudre à l’islamisme qui affecte les minorités musulmanes de nos villes. Il y attise l’antisémitisme. Il est temps pour chacun de descendre du balcon et de mouiller sa chemise.

 

Cet article est paru le 21 janvier 2013 sur le site du Centre Communautaire Laïc Juif (Bruxelles).

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